Conversation européenne #14 - Compte rendu

Le nouveau visage politique de l'Europe

Alexis Clot, doctorant au Centre Européen de Sociologie et de Science Politique

Edouard Gaudot, ancien conseiller politique au Parlement européen, membre du Conseil d’Administration d’EuropaNova

Amélie Jaques-Apke, Responsable du pôle franco-allemand d’EuropaNova, Modératrice

La quatorzième édition des « conversations européennes » se concentre sur l’analyse des résultats des élections du 26 mai dernier. En se dotant d’un nouveau parlement, l’Union européenne présente un visage politique, à la fois familier et nouveau. Nous revenons sur les principaux enseignements, en France et à Bruxelles.

Alexis Clot propose une première lecture des résultats électoraux en France, à travers un regard historique. Il évoque sa surprise quant à la forte présence des partis globalisants, c’est-à-dire des partis essayant de se rassembler autour d’un grand concept clé ou d’une idée générale. Une autre surprise, du moins en France, est le faible résultat de La France insoumise, qui a connu une chute aux élections européennes après un assez bon résultat obtenu aux présidentielles en 2017. Ce n’est pas pourtant le seul parti à avoir subi un effondrement aux européennes. D’après Alexis Clot, cette chute serait strictement liée au fonctionnement interne de ces partis qui souffrent d’un manque de démocratie dans leur structure.

Contrairement au vote des électeurs de droite, au cours de ces élections, le vote à gauche s’est beaucoup dispersé. La situation face à laquelle nous sommes confrontés, aujourd’hui, est dès lors très dynamique ; la nouveauté est, qu’à l’heure actuelle, nous portons plus d’intérêt aux partis plutôt qu'aux groupes politiques.    

Beaucoup de questions émergent autour des dynamiques qui vont s’imposer une fois les sièges répartis. Toutefois, l’action propre de chaque parti est, quant à elle, plus rarement interrogée : les thématiques nationales sont de plus en plus abandonnées au profit d’une préoccupation tournée vers des enjeux plus globaux.

Alexis Clot évoque enfin la question environnementale : la « vague verte » à laquelle nous avons assisté, au cours de ces élections, participe au passage de la logique nationale vers une logique plus européenne.  

Amélie Jaques-Apke remarque que, malgré une opinion demeurant pessimiste au sujet de l’Europe, le taux de participation a atteint à plus de 50% le 26 mai dernier. Ce chiffre redonne espoir quant au poids que les citoyens attribuent à l’Union européenne.

Edouard Gaudot explique cela par le fait que ces élections ont été – aussi - la confirmation de certaines « tendances lourdes » qui restent assez homogènes, un peu partout en Europe. La première de ces tendances correspond à une européanisation progressive de la scène politique nationale. Il s’agit d’une construction patiente et peu visible depuis la scène politique européenne qui doit beaucoup aux « affreux » de l’histoire. C’est à dire ceux qui ont fait profession de foi antieuropéenne, à l’exemple du parti de Matteo Salvini en Italie, de Viktor Orban en Hongrie ou encore de Nigel Farage au Royaume-Uni. Comme dans les meilleurs succès d’Hollywood ; sans méchants, pas de héros. La même chose se passe en Europe, où les partis pro-européens sont amenés à lutter contre la montée des populismes afin de « sauver » l’Europe.

Une autre grande tendance observée est l’affaiblissement progressif du centre, « le cœur de l’armée ». Au cours de la construction européenne, deux grandes familles ont dominé : la démocratie chrétienne et la social-démocratie, deux forces qui ont toujours structuré l’échiquier politique européen. Or, pour la première fois depuis le début de l’histoire politique de l’UE, ces deux familles sont fortement affaiblies et, dans certains pays, elles ont même partiellement disparu (la social-démocratie en Grèce ou en Pologne, la droite classique en France ou en Italie, par exemple). Cela peut s’expliquer par le fait que : la social-démocratie a sous-estimé l’impact négatif que l’économie ouverte peut avoir sur son discours social ; et que la démocratie chrétienne a négligé les ouvertures sociétales en martelant un discours fondé sur les traditions. Comme si le respect des traditions impliquait le refus de toute avancée sociétale.

Une troisième grande tendance se retrouve dans l’affirmation d’une droite radicale, eurosceptique, antiféministe, anti-écologique particulièrement visible en Pologne, en Espagne, ou en Allemagne. Cette affirmation reste tout de même limitée pour plusieurs facteurs et notamment celui du manque d’harmonisation entre les différentes idéologies des partis : l’alliance des peuples des nations, hypothèse conçue par Matteo Salvini, n’a pas vu le jour.    

Enfin, il faut dire un mot de la « vague verte » car elle est réelle mais à nuancer : en termes de chiffres, elle n’existe vraiment qu’en Allemagne et dans quelques pays où l’écologie est déjà assez affirmée, depuis quarante ans, comme la Finlande, le Danemark, les Pays-Bas et la Belgique. Il existe donc bien une « vague écolo » mais plutôt circonscrite à l’Europe du Nord-Ouest. La fragilité structurelle de la famille écologiste reste son absence d’implantation ailleurs et notamment, dans la partie Sud et orientale de l’Europe.

Pour conclure, cette année de 2019 est assez particulière, car marquée par le renouvellement de toutes les institutions européennes. Le Parlement européen est, dans ce cadre, en train de s’affirmer : son visage n’est pas grimaçant comme beaucoup s’y attendaient, mais il n’est pas non plus très souriant. Les verts et les libéraux apportent quelque chose de différent à la construction européenne, tout en changeant le rapport de force interne de l’Union.

Amélie Jaques-Apke rebondit sur l’aspect du haut taux de participation en particulier chez les jeunes. C’est une configuration nouvelle qui donne de l’espoir face aux nombreux défis de l’avenir.

Alexis Clot confirme en effet cette tendance, en remarquant que les primo-votants et les jeunes au sens large, soucieux de l’avenir, sont souvent portés à voter pour les partis écologistes. Il remarque ensuite qu’en France, plus de trente listes ont été présentées et qu’il est réjouissant de voir une telle constellation d’idées et une forte volonté générale de s’investir en Europe. De nombreux nouveaux acteurs arrivent sur la scène politique européenne qui change ainsi progressivement. L’affirmation du Parti animaliste est, dans un sens, une surprise, car son succès relatif s’est fait sans une liste classique et avec un programme loin d’être traditionnel.

Comme le remarque Edouard Gaudot, les partis - autres que les partis traditionnels - naissent souvent d’une préoccupation spécifique, comme ce fut le cas en 2009 quand le Parti pirate a presque été élu dans un contexte de révolution numérique et de craintes quant à ses potentiels dangers. Alexis Clot rebondit sur l’exemple du Parti pirate, qui peut sembler étrange et loin des dynamiques européennes, mais qui intéresse une partie de la population grâce à sa conception de démocratie liquide, encore plus totale que la démocratie participative classique.

Dans les préoccupations de l’audience, on retrouve la question de l’élargissement : Edouard Gaudot souligne les difficultés des nouveaux élargissements à cause d’un manque de démocratie contre un excès de technocratie. En 2004, du jour au lendemain, l’Union européenne est passée sans aucune préparation des opinions publiques de quinze à vingt-cinq pays membres, ce qui a été compliqué à gérer sur les plans culturels comme économiques et s’est traduit par les rejets de 2005 ou 2016. Pourtant, l’essentiel de la politique européenne est basé sur la promesse d’un élargissement, créant ainsi un paradoxe européen.  

La question de la démocratie en Europe est centrale pour les citoyens et on assiste à des échanges nourris au sein de l’audience sur les manques de la démocratie européenne. Alexis Clot répond en soulignant que la question de la démocratie implique un enjeu majeur, qui dépasse souvent le niveau européen, avec des questions indépendantes de la volonté des pays membres.

Edouard Gaudot rappelle par exemple les problèmes liés à la démocratie représentative et, par conséquent, au Parlement européen, mais que tout n’est pas nécessairement du ressort de l’Union européenne. Le problème principal du Parlement européen est moins celui de ne pas disposer du pouvoir d’initiative que de ne pas savoir utiliser sa force d’opposition. Or, celle-ci fonctionne très bien quand les mobilisations citoyennes sont fortes.  En 2012, par exemple, sous pression citoyenne, le Parlement européen a rejeté l’ACTA (Accord commercial anti-contrefaçon), ou encore, en 2016, la pêche électrique a été interdite par le Parlement européen suite à une mobilisation citoyenne très puissante. Nous avons le droit et le devoir d’être impatients, en tant que citoyens, mais l’amélioration du Parlement européen est, malgré tout, un processus historique qui prend du temps.  

A propos de cette Europe étrange et lointaine composée d’acronymes souvent incompréhensibles, Alexis Clot rappelle l’importance du rôle des médias pour la comprendre. D’après lui, ces derniers ne parlent jamais assez d’Europe ce qui rend le sujet lointain et complexe aux yeux de beaucoup de citoyens. Les ICE (Initiatives Citoyennes Européennes) sont, par exemple, un très bon exemple de démocratie participative, mais elles sont souvent méconnues et ne sont pas assez diffusées dans les médias. De plus, il n’y a pas un véritable journalisme européen, il existe un vide dans le champ de la presse européenne. Il y a bien quelques tentatives, comme un journal par exemple qui a été créé par des étudiants Erasmus, mais les projets sont limités. Seule ARTE diffuse beaucoup de programmes européens, pour le grand public, mais ils se limitent souvent à la dimension franco-allemande.

La quatorzième édition des conversations européennes se conclut avec une réflexion au sujet des Spitzenkandidaten, système selon lequel les résultats des élections européennes influencent la nomination du président de la Commission européenne. Cette notion est évoquée afin de rebondir sur l’importance du Parlement européen qui est souvent sous-estimée. À la suite des élections européennes et face aux nombreux enjeux, nous attendons tous les conséquences des futures actions menées par les nouveaux groupes politiques européens. 

Article publié le
18/6/2019