Conversation européenne #15 - Compte rendu

Étrange Europe : comment la rendre plus proche des citoyens ?

Loreline Merelle, rédactrice-présentatrice Arte  

Louise Morel, ancienne suppléante aux élections législatives

Édouard Gaudot, membre du comité d’orientation d’EuropaNova (modérateur)

La Quinzième édition des Conversations européennes, et première en dehors de Paris – à Strasbourg, se tient pendant la première session plénière du nouveau Parlement européen.  

« Étrange Europe : comment la rendre plus proche des citoyens ? » questionnement au cœur de notre approche qui considère que la démocratie est une conversation entre citoyens et que l’Union européenne doit être démythifiée pour être accessible à cette conversation. En effet, l’Europe reste aujourd’hui encore bien trop souvent confisquée par le duo populistes/europhiles alors qu’elle devrait être un objet politique du quotidien, accessible à chacun. Cette 15e Conversation se pose donc la question de ce qui rend l’Europe étrangère aux citoyens européens et de comment la rendre, dès lors, plus familière. Rien de mieux pour intégrer l’Union européenne à notre imaginaire que de plonger au cœur de l’action avec des personnalités qui la construisent et la vivent tous les jours.

Louise Morel : « Dans des petits territoires, même à 50 kilomètres de Strasbourg, l’Europe semble être à des milliers de kilomètres ».

Ancienne candidate d’un parti très pro-européen, Louise Morel dispose d’une expérience directe de cette « étrangeté » de l’Europe. Elle observe le décalage immense entre les conversations que l’on peut avoir sur les questions européennes dans une ville comme Strasbourg - haut lieu de la construction européenne - et le rapport à l’Union dans des petits territoires où ces questions sont beaucoup plus lointaines ; à 50 kilomètres de Strasbourg, l’Europe semble à des milliers de kilomètres. Elle note le paradoxe des agriculteurs qui vivent en grande partie des fonds européens mais qui votent majoritairement pour des candidats hostiles à l’Europe, symptôme selon elle d’une difficulté à comprendre les enjeux européens. Dans ces expériences de campagne, elle a essayé de comprendre comment tout cela se cristallise. Cela peut être dû à des imaginaires conflictuels ; il existe de nombreux paradoxes dans l’esprit des citoyens. Lorsque l’on prend le temps de leur expliquer le fonctionnement de l’Union européenne, ils comprennent pourtant vite qu’elle n’est pas si antidémocratique et ils comprennent mieux ses enjeux. Louise Morel souligne ainsi l’importance de la pédagogie et ne voit aucune fatalité : l’Union européenne peut être expliquée et comprise par les citoyens. Il s’agit d’une priorité primordiale pour la rapprocher d’eux.

Loreline Merelle : « Les médias doivent permettre de quitter l’entre-soi européen afin que l’Europe devienne le sujet de chacun ».

Sortir de l’endogamie des cercles européens pour s’adresser à tous les publics constitue le sujet au cœur de la mission des médias. Loreline Merelle vante les mérites du décodage de l’actualité européenne sur Arte et des vidéos YouTube plus longues sur des thèmes particuliers qui contribuent à mieux appréhender l’Union européenne et ses institutions. L’ADN franco-allemand d’une chaîne de télévision comme Arte lui confère un véritable avantage et acte son identité européenne. Ce n’est malheureusement pas le cas de tous les médias qui ont souvent bien du mal à traiter des sujets européens jugés trop souvent sans intérêt par les rédactions.  

Édouard Gaudot souligne que, dans ces réflexions, on a trop souvent affaire uniquement à des citoyens qui ont déjà une opinion ou un a priori sur le sujet. Il interroge les intervenantes quant à la manière de recréer du lien dans une société segmentée et polarisée. Louise Morel raconte son expérience des consultations citoyennes européennes. Cinq ont notamment eu lieu à Strasbourg dans différents quartiers de la ville. Il ne s’agissait pas tant d’une initiative politique, puisque vingt-six pays y ont participé, mais plutôt de sortir des lieux de l’Europe pour aller à la rencontre des citoyens dans leur quotidien. Elle admet une déception quant au nombre de participants lors de ces rencontres. Selon elle, la solution demeure pédagogique avant tout : nous devons nous adapter à notre public et adapter les médias. À long terme, le foisonnement et la fréquence des initiatives européennes permettront de toucher bien plus de personnes.  

Loreline Merelle revient ensuite sur la corrélation entre le niveau d’information et l’intention de vote. Elle explique que nous sommes trop dans la partialité : entre d’un côté, se battre pour promouvoir les sujets européens et de l’autre, faire son travail journalistique pour rapporter les faits et critiquer quand nécessaire. Il s’agit là d’un problème récurrent dans la structuration même de l’espace public. Or, si une dépolitisation permet d’ouvrir l

Le public se montre critique à propos de la dichotomie entre ceux qui comprennent - et apprécient - la construction européenne et ceux qui ne la comprennent pas ou bien la comprennent et la refusent. Le seul enjeu n’est en effet pas seulement celui de la pédagogie ; l’Europe a également des choses à changer et des progrès à faire. Les citoyens regrettent la catéchèse européenne qui ne réunit que les pro-Européens et qui ne fait jamais entendre la voix de ceux qui sont plus critiques ou contre. Louise Morel affirme qu’il est en effet difficile de faire venir des eurosceptiques à des conférences ou des conversations européennes et qu’il est, de manière générale, de plus en plus dur de mélanger les foules. Le problème tient au fait que l’Europe soit devenue une profession de foi ; ainsi, soit l’on y adhère soit l’on n’y adhère pas. Dans ce dernier cas, on se sent complètement étranger à l’Union européenne. Rapprocher l’Europe des citoyens passe aussi par une déconstruction de ce rapport religieux que beaucoup entretiennent avec l’UE, afin d’exercer un regard plus critique et moins polarisé.    

Le public s’interroge ensuite plus largement sur la politisation de la société civile, remarquant que la masse mal informée est souvent désintéressée de la chose politique. Selon Louise Morel, nous pourrions ouvrir les portes de l’école aux professionnels, aux personnes issues de la société civile, à des personnes aux convictions diverses et aux journalistes, afin que cette question ne soit pas seulement l’apanage des professeurs et que les enfants puissent apprendre à forger leur esprit critique en entendant différents discours et en confrontant diverses sources. L’enjeu de l’information est en effet important comme le rappelle Loreline Merelle et les médias ont un rôle primordial dans la construction de l’espace public. Ces derniers sont aujourd’hui en train d’évoluer pour continuer de répondre aux besoins de la société actuelle. Entre la course à la rapidité de l’information et les sujets de fond, les médias doivent trouver un équilibre. Or, ce n’est qu’en unissant ces deux niveaux qu’ils participeront au bon fonctionnement de la cité.

A travers la question européenne se pose aussi celle de la politique en général, lorsque surgit dans le débat la défiance citoyenne vis-à-vis du personnel politique. Il est alors question de remise en cause des compétences, des capacités à répondre aux défis et enjeux actuels émerge ainsi plus précisément : les eurodéputés ne seraient-ils pas, en fin de compte, uniquement des choix de seconde main ? Loreline Merelle précise qu’il existe des différences notoires dans les choix des députés. À titre d’exemple, ce choix dans un pays tel que la France est souvent lié aux partis politiques, bien qu’il ne s’agisse pas nécessairement d’un problème de compétences. Louise Morel nuance ce propos, nous n’avons pas toujours affaire à des choix de seconde main, il importe de souligner qu’un élu ne peut se prévaloir d’une expertise sur toutes les questions qu’on lui demande de maîtriser. Il joue avant tout un rôle d’impulsion mais il est évidemment épaulé par des conseillers. Les techniciens ne font pas toujours de mauvais politiciens, toutefois aurions-nous besoin pour rapprocher les citoyens de la chose politique, notamment européenne, de plus d’élus issus de la société civile. Édouard Gaudot rappelle l’adage : « Nous avons les représentants que nous méritons ».

Le public s’interroge enfin sur la façon dont pourrait se rapprocher l’Europe des citoyens et sur la manière de créer un espace public européen au-delà de la sphère médiatique. Les deux intervenantes s’entendent pour affirmer que cet espace public existe bel et bien, notamment à travers l’espace Schengen, qui permet à chaque citoyen de l’Union d’aller et venir librement dans vingt-six états différents. Une telle construction participe de la création d’un sentiment d’appartenance à l’Europe et des projets tels que l’ouverture du programme Erasmus+ à plus de citoyens et créer des écoles européennes vont dans ce sens. En ce qui concerne la proximité avec les institutions européennes, il ne s’agit pas de rapprocher les institutions, mais d’être en mesure d’appréhender ce qu’elles font et d’avoir une visibilité européenne.  

En conclusion Édouard Gaudot, rappelle qu’il n’existe pas de peuple européen aujourd’hui. Il existe différentes sociétés mais nous demeurons dans un processus historique de construction d’une société transnationale, à dimension européenne. Cette société européenne ne sera pas forcement favorable à l’UE mais nous ferons tout simplement partie d’une société ayant de plus en plus de récits communs.

Article publié le
16/7/2019