Conversation Européenne #18

Conversation Européenne #18: Le Green Deal européen est-il sérieux ?

Clémence Pélégrin, Groupe d’Etudes Géopolitiques

Philippe Pochet, directeur général de l’Institut syndical européen (ETUI) 

Maxime Zucca, Co-responsable du pole écologie de Place Publique 

Edouard Godot, membre du comité d’orientation d’EuropaNova (modérateur)

Édouard Gaudot introduit cette dix-huitième  discussion en rappelant que l’écologie est au fond un concept plutôt neutre pour caractériser notre rapport à la nature. Aujourd’hui, des mouvements sociaux émergent avec une prise de conscience écologique. Des partis verts s’affirment, notamment dans le nord-ouest de l’Europe, au point que les partis traditionnels récupèrent ce message qui était jusqu’à présent confiné à quelques marges originales. Suite aux résultats des élections européennes de 2019, la Commission européenne a proposé un « Green Deal », terminologie qui fait écho à l’imaginaire du New Deal américain de Franklin D. Roosevelt pour le mettre à la mode dominante de l’écologie. Mais justement, ce « Green Deal » est-il sérieux ? Substance, moyens, esprit : entre greenwashing et faiblesse des engagements, cela ne serait pas la première fois qu’une annonce européenne n’est pas suivie dans les faits.


Pour Clémence Pèlegrin la question est intéressante car elle n’appelle de réponse dans l’absolu, mais doit être posée par rapport à l’ampleur de l’ambition européenne, aux moyens mis en œuvre pour y parvenir, ainsi qu’au périmètre d’action. On peut considérer ce Green Deal comme sérieux vis-à-vis de la menace climatique dans la mesure où le nombre et la diversité de mesures proposées dans le Green Deal sont inédits. 

Comment les partis politiques et le monde économique vont-ils se saisir de la question ? La mandature d’Ursula von der Leyen entend marquer un changement de paradigme. Aujourd’hui, le climat n’est plus uniquement une politique parmi d’autres, il est au cœur de toutes les autres. Par conséquent, la politique commerciale de l’Union doit en être affectée, de même que la politique agricole, la politique énergétique… mais également l’interaction entre États membres. Actuellement, tous les États européens ne se trouvent pas au même stade de leur transition énergétique et écologique, et les sensibilités quant à la question diffèrent d’un pays à l’autre. C’est en partie aux différents niveaux de sensibilisation et d’avancement dans la transition qu’entend répondre le mécanisme de Fonds pour la transition juste. Pour mettre en place ce Green Deal, il existe deux principaux types de mécanismes, d’une part les politiques publiques et d’autre part la capacité du marché à orienter les investissements et la création de valeur vers des activités et des actifs durables. Mais en l’occurrence, malgré l’ambition politique du document, la Commission ne propose pas véritablement de rupture ; il ne s’agit pas de remettre en cause la capacité de nos systèmes économiques à générer de la croissance, mais de s’assurer qu’elle devienne durable. La Commission doit intégrer le facteur climat dans ses prises de décisions.


Il va donc falloir également orienter les échanges commerciaux pour les rendre plus compatibles avec ces objectifs. Des secteurs comme la sidérurgie ou l’automobile vont également devoir s’adapter à cette transition. La question du marché carbone est également à considérer. Aujourd’hui, ce marché consiste à allouer des quotas de CO2 selon une grille définie, en sachant que les États et les entreprises sont libres d’acheter des quotas en fonction de leurs besoins. Le fait est qu’il y a eu de nombreuses exemptions sur ce marché. Il faut repenser la taxation carbone dans ce Green Deal.


Selon Philippe Pochet, il est nécessaire de sortir d’une vision apocalyptique. Le changement peut se produire d’une part grâce aux acteurs et d’autre part grâce au récit. Les acteurs sont collectifs : qui peut parler au nom du climat ? On a vu l’émergence de la jeunesse en tant qu’acteur collectif qui a fait irruption de façon totalement surprenante, et désorganisée certes, mais en mettant en exergue la prise de conscience citoyenne quant à la question écologique. Au cœur du récit se pose la question sociale : en effet, tout dépend de la capacité à convaincre la population qu’il faut changer. Cela qui pose aussi la question des modes de vie et des inégalités : qu’est ce qui va être acceptable au nom de la transition verte ? Si l’on ne se pose pas la question d’une transition juste et de son financement cela n’aboutira pas.


Rappelons-nous : la Commission européenne a récemment publié un document contenant 48 propositions pour des dates à l’horizon 2020-2021. Cela implique d’un minimum de coordination et on doit se rappeler du livre blanc que la Commission Delors avait publié en 1985 sur le marché intérieur comme processus. Le problème est qu’avec le Green Deal, la question des acteurs clés reste sans réponse. Philippe Pochet considère que la Commission actuelle devrait avoir une vision claire de ses objectifs mais ce document ne le montre pas assez. Il n’y a pas de changement radical de paradigme mais au contraire, une grande continuité. Deux visions s’opposent aujourd’hui : ceux pour qui le capitalisme vert va fonctionner et ceux qui en regardant les chiffres n’y croient pas. Le capitalisme ne changera pas en prenant conscience de l’urgence de la transition. Il faut faire des investissements massifs dans les énergies renouvelables, tout en sachant que cela ne représente qu’une partie de la solution. Il s’agit d’amorcer une transition juste mais dans tous les sens du terme. Il faut penser cette transition dans tous les secteurs de l’économie.


Edouard Gaudot insiste à ce moment sur l’importance des acteurs et leurs représentations du monde. Ainsi, en France il y a une dissociation entre d’un côté, ceux qui se préoccupent du climat et de l’autre côté, les grands corps d’Etat qui forment la technostructure politique qui n’ont pas forcément été sensibilisé à la question dans leur formation mais qui sont pourtant au cœur des décisions.


Pour Maxime Zucca, la Commission européenne n’est pas sortie du cadre traditionnel. L’un des grands objectifs du Green Deal est de limiter la hausse de la température de deux degrés d’ici 2100. Or il manque dans ce plan d’action la notion de sobriété. Selon l’OCDE, une croissance verte doit promouvoir la croissance tout en préservant la biodiversité. Or d’après les termes utilisés par la Commission européenne, la biodiversité est un capital naturel. Cette expression traduit bien la considération à l’égard de la biodiversité. Une stratégie de la Commission européenne devrait être publiée en mars à ce sujet. Toutefois, en attendant, aucune publication claire n’existe sur ce sujet de même que pour les forêts. 

Le texte reste toutefois ambitieux avec des objectifs affichés d’une neutralité carbone en 2050. Aussi, on parle également beaucoup de la « Smart Europe » et de l’intelligence artificielle comme étant la solution miracle. Or il n’y a pas d’études d’impacts sur le coût écologique et humain que cela représenterait. Car l’écologie c’est aussi le lien humain. Néanmoins on peut constater que la sur-connexion de nos sociétés n’assure pas plus ce lien.


Maxime Zucca insiste également sur l’absence de transversalité. La réponse de la Commission européenne pour intensifier les investissements dans les énergies renouvelables est de massifier les éoliennes off-shore, néanmoins il n’existe pas d’étude d’impact sur leur installation. On constate pourtant que les éoliennes « in-shore » sont à l’origine de la disparition de certaines espèces d’oiseaux ou de chauve-souris. Selon lui, il faut exactement prendre en compte le fait que l’intensification de l’utilisation de la biomasse, signifierait aussi une augmentation de l’exploitation forestière. Ce sont autant de choix qu’il faut assumer mais rendre transparents. Il serait nécessaire d’investir dans une importante rénovation énergétique mais incohérent de le faire avec des matériaux ayant un bilan carbone désastreux. 


Le Green Deal reste aussi assez évasif quant à la PAC et la politique de la pêche. L’agriculture intensive reste pourtant la principale cause de l’érosion de la biodiversité et de la hausse du changement climatique. Les plans nationaux stratégiques devront tenir compte du « farm to fork » proposé par la Commission dans ce fameux Green Deal, et ainsi afficher une meilleure traçabilité et transparence sur l’origine de production. Par ailleurs, puisque les écologues sont sur-sollicités, un important besoin de développer des formations dans ce domaine se fait ressentir.

Compte rendu disponible ci-dessous

Article publié le
22/1/2020