Valeurs, cultures, sociétés : y a-t-il un 'European way of life' ?

Marianne Leloup, avocate spécialiste en droit des étrangers, membre du comité d’orientation d’EuropaNova

Maximilien Dardel, Correspondant européen pour Le Vent Se Lève

Edouard Gaudot, membre du Conseil d’Administration d’EuropaNova, modérateur

Notre seizième conversation européenne s’ouvre sur une citation : « Ce qui est en jeu aujourd’hui c’est l’Europe et le mode de vie européen, la survie ou l’extinction des valeurs et des nations européennes. » Avec cette référence dont l’auteur n’est autre que Viktor Orbán, le provoquant Premier ministre de Hongrie, Edouard Gaudot, pose la question des valeurs européennes dont la défense, ou la critique, anime vivement les débats en France et en Europe. La polémique a intensément repris avec la dénomination du portefeuille de commissaire européen, confié au Grec Margarítis Schinás : « protecting the european way of life ». Toutefois, ces valeurs existent-t-elles ? Peut-on- les définir ? Et si elles sont menacées, par quoi peuvent-elles l’être ?

Marianne Leloup, avocate spécialiste du droit des étrangers expose son expérience sur le terrain. Sa coopération avec la Cimade l’aide à mieux comprendre la situation qui caractérise les immigrés ainsi que celle des personnes des pays accueillants. Selon l’avocate, le concept de mode de vie européen est devenu nécessaire à définir du fait des préoccupations grandissantes au sein de la population – et par conséquent auprès des institutions. Elle explique selon elle, que Frontex (qui s’occupe de la gestion des frontières et bénéficie du droit de traiter avec les États sur les questions migratoires) est devenue aujourd’hui l’administration la plus importante, en matière de budget investi, dans l’Union européenne. Néanmoins, les pays de l’UE tendent aujourd’hui à remettre en cause ce fonctionnement et la gestion des immigrés par une entité supranationale. Même l’Allemagne a montré une certaine réticence à laisser cette partie de la gestion de ses frontières à l’UE.

Toutefois, des traités encadrent le droit d’asile : en vertu des accords de Dublin, une personne qui arrive en Europe doit demander l’asile au premier pays dans lequel elle arrive. Pour Marianne Leloup, « protecting the ‘European way of life », symbolise deux niveaux principaux : Frontex et Dublin III. Le problème est que l’on alloue d’énormes moyens pour peu de droits respectés au final.

Maximilien Dardel introduit son propos en rappelant l’ambiguïté de la notion de « mode de vie européen ». Il peut en effet être difficile d’attribuer à l’Europe des caractéristiques définies et établir une barrière culturelle. L’article 2 du traité sur l’Union européenne soulève déjà un problème puisque l’existence de valeurs telles que l’égalité ou la liberté sont considérées comme allant de soi et partagées par tous. Il semble donc - qu’aujourd’hui - l’on ait besoin de justifier la teneur des valeurs européennes. Par exemple, l’Europe est caractérisée par les mêmes tendances religieuses mais, pouvons-nous dire que l’Europe est totalement chrétienne ? Il en va de même pour la langue, l’Union européenne utilise l’anglais comme première langue de travail même si le Royaume Uni ne sera bientôt plus un Etat membre. Il n’y a donc pas, selon lui, de bases concrètes pour définir le mode de vie européen.

On peut cependant identifier un mode de vie d’une petite classe dominante, les élites « eurocratiques ». Cela ne signifie pas que nous ne pouvons pas construire une culture à partir d’une mémoire et d’une conscience commune, qui peuvent devenir les éléments fondateurs de la culture unique européenne. L’alternative est simple : soit on se donne les moyens de créer un peuple européen qui n’existe pas à l’heure actuelle ; soit on articule des identités nationales ensemble. Si l’on s’oriente vers le premier choix, il faut une volonté commune européenne qui soit impulsée par les citoyens et non pas imposée par les institutions.

À propos de cette dernière réflexion, Marianne Leloup relève que le sentiment d’appartenance à l’UE est extrêmement important pour fonder une base commune. Ce processus devient plus facile s’il y a déjà une forte confiance dans les institutions locales. Maximilien Dardel ajoute que l’erreur est de construire une Union à partir des institutions – d’en haut -, quand il faudrait le contraire. Le déficit démocratique des institutions rend impossible l’émergence d’une volonté générale européenne. Il conclut en expliquant qu’il ne voit pas de conscience européenne, à l’heure actuelle, et que pour longtemps, les faits sociaux semblent se matérialiser à l’échelle nationale.

Conversation européenne #16

Article publié le
15/10/2019