La Défense européenne face à ses alliés anglo-saxons

Introduction

Lors du Conseil européen extraordinaire des 25 et 26 février 2021, durant lequel les dirigeants européens se sont notamment entretenus avec le secrétaire général de l’OTAN Jens Stoltenberg, Charles Michel résumait le programme européen en matière de défense par une phrase clé : « Un partenariat fort requiert des partenaires forts ». Si le président du Conseil européen faisait ainsi référence à la relation bilatérale UE-OTAN, la formule est particulièrement riche de sens au vu de la situation européenne en matière de Défense. D’une part, les quatre ans passés par Donald Trump à la tête de l’administration américaine et l’instabilité qui s’en est suivie ont montré qu’un partenaire particulièrement capable était une condition certes nécessaire mais non suffisante d’un partenariat fort. D’autre part, la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne (UE), décidée en 2016, a montré que l’UE elle-même pouvait difficilement se considérer comme un partenaire capable et, malheureusement, encore moins attractif.

La Défense européenne semble ainsi se trouver à un moment charnière de son évolution alors qu’elle est appelée à la fois à approfondir la collaboration en son sein après le départ du Royaume-Uni devenu État tiers [1], à envisager la relation future avec celui-ci, et à reconstruire une relation équilibrée avec les États-Unis à travers l’OTAN. Pour faire face à tous ces défis deux évènements majeurs pèsent de tout leur poids sur la situation actuelle de la Défense européenne : l’élection de Joe Biden aux États-Unis en décembre 2020, et la sortie effective du Royaume- Uni de l’Union européenne en janvier 2021. Peut-on résumer la situation en une bonne nouvelle suivie d’une mauvaise ? À première vue, en effet, l’élection d’un président américain amené à conduire une politique plus prévisible, à normaliser les relations internationales, voire à se réengager dans l’OTAN est de bon augure. Le départ d’une des plus grandes armées européennes et d’une des deux puissances nucléaires européennes, en revanche, s’apparente à une perte majeure, et envoie un signal négatif quant à l’attractivité européenne en matière de Défense.

Pour bien appréhender ces évènements et dégager des pistes de réponse adéquates, il apparaît néanmoins essentiel de prendre du recul sur ces deux évènements majeurs. La relation américaine est en effet à double tranchant, comme le montre la période houleuse de la présidence Trump : dans la relation avec les États-Unis en matière de Défense, l’UE est en situation d’infériorité, du fait notamment de la difficulté historique à bâtir une Défense européenne solide et viable dans le cadre des Communautés puis de l’Union européenne. Le Royaume-Uni, quant à lui, est un « faux ami » historique de la construction européenne : son engagement à reculons et ses contributions limitées aux opérations militaires communes interrogent sur la réelle ampleur de la perte que constitue son départ.

Cette étude se propose donc de revenir sur le rapport que la Défense européenne entretient avec ses deux partenaires historiques, les États-Unis - à travers l’OTAN - et le Royaume-Uni. L’histoire du projet d’une « Défense européenne » au sens strict, c’est-à-dire d’une défense des Communautés, puis de l’Union européenne, est en effet intimement liée à celui de l’OTAN, un partenaire dont la force tangente l’hégémonie (I). La sortie du Royaume- Uni de l’UE est ensuite l’aboutissement d’une logique de partenariat en trompe-l’œil, malgré l’importante perte à laquelle elle peut s’apparenter (II).

I. Le douloureux aboutissement du projet de Défense européenne

Deux périodes historiques doivent être distinguées pour comprendre l’évolution historique qui a abouti à la situation actuelle en Europe : une première s’étend des années de l’immédiat après-guerre, durant lesquelles les principales organisations européennes voient le jour, à la fin de la Guerre froide avec la chute du rideau de fer, fin 1989. Sur cette période, la défense du continent européen se caractérise par un monopole de l’OTAN, toute entière tournée vers le Pacte de Varsovie. La seconde période débute avec le renouveau que constitue le démembrement du bloc de l’Est, pour l’OTAN comme pour la construction européenne, et se poursuit jusqu’à nos jours. Avec la double dynamique d’approfondissement et d’élargissement, les questions de Défense vont peu à peu s’imposer à l’Union européenne, alors que l’OTAN doit se réinventer après la disparition de sa raison d’être qu’était la menace soviétique. Cette évolution en deux temps éclaire grandement les interrogations actuelles sur les ambitions et le rôle respectif de chacune des deux organisations.

A) Deux organisations internationales pour une Défense européenne : l’OTAN et les Communautés européennes

Bien que l’OTAN et le projet européen voient tous deux le jour dans l’immédiat après- guerre, sur un même territoire, avec chacun une ambition en matière de défense, la défense du continent européen est exclusivement assurée par l’OTAN. La naissance de l’OTAN s’inscrit d’abord pleinement dans le début de la Guerre froide, soit dans une logique de confrontation entre deux blocs L’entente qui avait prévalu durant la Seconde Guerre mondiale entre les grandes puissances victorieuses, qu’étaient l’URSS et les États- Unis, va en effet très rapidement se dégrader pour être remplacée par un véritable conflit idéologique et stratégique. La construction des deux « blocs » se fait alors à travers des organisations internationales qui fédèrent autour des deux ennemis les États qui leur sont directement liés. Le domaine de la Défense est le premier concerné par cette opposition, et deux institutions voient le jour à quelques années d’intervalle : le 4 avril 1949, le Traité de l’Atlantique Nord (TAN), instituant l’OTAN, est signé à Washington, et crée le premier bloc de défense en réunissant dix pays d’Europe de l’Ouest autour des États-Unis. Symétriquement, le Pacte de Varsovie voit le jour le 14 mai 1955, fédérant autour de l’URSS les États d’Europe centrale et orientale.

Le cœur de ces deux organisations est la stipulation dans les traités fondateurs respectifs d’une clause d’assistance mutuelle entre les différents États signataires. C’est l’objet du célèbre article 5 du TAN, qui dispose : « les parties conviennent qu’une attaque armée contre l’une ou plusieurs d’entre elles survenant en Europe ou en Amérique du Nord sera considérée comme une attaque dirigée contre toutes les parties, et en conséquence elles conviennent que, si une telle attaque se produit, chacune d’elles, [...], assistera la partie ou les parties ainsi attaquées en prenant aussitôt, individuellement et d’accord avec les autres parties, telle action qu’elle jugera nécessaire, y compris l’emploi de la force armée, pour rétablir et assurer la sécurité dans la région de l’Atlantique Nord. ». Dans le contexte du début de la Guerre froide, c’est évidemment l’URSS qui est visée par une telle provision. Cette clause de solidarité crée un lien très fort entre les États membres de l’organisation : si l’URSS devait effectivement conduire une opération militaire à l’encontre d’un pays du bloc de l’Ouest, elle serait considérée comme une agression envers l’ensemble des pays signataires du traité, et déclencherait donc une réponse collective. Il convient de mentionner que, symétriquement là encore, l’article 4 du Pacte de Varsovie prévoit un mécanisme similaire.

Ainsi, même si l’OTAN est dépourvue de moyens militaires propres, le TAN crée de jure une organisation internationale de défense et met de facto en commun les ressources militaires de ses membres. Cette organisation est toute entière tournée vers l’ennemi commun : le bloc adhérant au Pacte de Varsovie.

Si la Défense et la sécurité internationale sont ensuite au cœur de la construction européenne, les Communautés échouent tout à fait à bâtir une défense européenne et mettent ces questions de côté. Il convient d’abord de souligner que malgré l’absence de toute défense effective, les questions de maintien de la paix sont absolument fondamentales dans les débuts de la construction européenne. Si cette première période de la construction européenne est classiquement regardée comme celle d’une priorité donnée à l’intégration économique, quitte à mettre de côté toute intégration politique, le sens profond du projet est bien différent. Il est vrai que les réalisations concrètes du projet européen relèvent essentiellement du domaine économique. Cependant, la convergence des politiques industrielles, économiques et douanière est vue, selon la « politique des petits pas » chère aux pères fondateurs, comme un moyen au service d’une fin plus ambitieuse : le maintien de la paix sur le continent européen. Le meilleur exemple de ce mécanisme est sans doute le Traité de Paris, signé en 1951, instituant la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA). Celui-ci, à travers une mesure économique – la mise en commun du marché du charbon et de l’acier – rendait matériellement impossible la levée d’une armée à l’insu des pays voisins, puisque l’utilisation des deux ressources indispensables pour mener une guerre se faisait dorénavant en toute transparence. Si cette logique est particulièrement prégnante pour ce premier traité, elle reste valable pour la suite de la construction européenne : la création d’un marché commun, l’instauration des libertés de circulation et l’unification des politiques économiques puis monétaires sont autant d’étapes qui mettent à distance un potentiel conflit armé entre les Etats membres.

Si l’ambition pacifiste du projet européen est indéniable, il n’en reste pas moins que le monopole de l’OTAN s’inscrit en creux d’un retrait total du projet européen des questions de défense. La première période de la construction européenne, de l’après-guerre à la chute du bloc de l’Est, ne voit l’émergence d’aucun mécanisme de défense d’une ampleur comparable à l’Alliance atlantique. L’évènement symbolique de cet abandon des questions de Défense est l’échec du projet de Communauté européenne de la Défense (CED) [2]. Ce projet, porté par le Président du Conseil René Pleven, visait à créer une véritable armée européenne, sous le contrôle du commandant en chef de l’OTAN et avec la création d’institutions supranationales. Après des négociations et la réalisation d’un compromis entre les ambitions françaises, la position américaine, et le statut de l’Allemagne de l’Ouest, le traité instituant la CED est signé le 27 mars 1952 par les États de la CECA. Il n’entrera toutefois jamais en vigueur, faute d’avoir été ratifié par la France en 1954, du fait d’un désaccord sur l’opportunité d’une telle mesure.

En conséquence, il est décidé que le réarmement de l’Allemagne de l’Ouest se fera dans le cadre l’Union de l’Europe Occidentale (UEO), qui sera la seule organisation de défense de l’Union européenne jusqu’à la fin de la Guerre froide. En réalité, la primauté de l’OTAN est telle aux yeux des dirigeants européens que l’UEO sera peu à peu privée de ses compétences pour finir tout à fait marginalisée.

B) Deux organisations internationales pour « deux défenses européennes » : la transformation de l’OTAN et l’approfondissement de l’Union

La fin du Pacte de Varsovie, la fin de la scission du continent européen suivies des dislocations des fédérations soviétique et yougoslave ont radicalement bouleversé les organisations européennes de défense. Pour l’OTAN comme pour les Communautés – qui deviendront en 1992 l’Union européenne – la période est à la fois dangereuse et propice à leur développement.

L’OTAN, pour sa part, voit son existence même remise en question et est conduite à se réinventer profondément. L’URSS a constitué aux yeux de l’Alliance la seule menace crédible pour l’Europe pendant plusieurs décennies, et était de ce fait le cœur de sa stratégie de défense et la raison même de son existence. Le démantèlement du bloc en 1989 interroge donc nécessairement sur la continuation de son existence. La décision de conserver l’organisation est toutefois rapidement prise dès le sommet de Londres, en 1990, car l’OTAN demeure la seule organisation capable de défendre le continent européen. Celle-ci était en revanche appelée à repenser ses principes fondateurs. Elle le fit un an plus tard, avec la présentation du « Nouveau concept stratégique » au sommet de Rome, qui constitue le cœur de la doctrine stratégique actuelle de l’OTAN. Après avoir fait le constat que la protection contre une attaque d’un État particulier n’était plus le rôle central de l’OTAN, la déclaration affirme que « ce nouvel environnement offre en revanche à l’Alliance de nouvelles occasions d’inscrire sa stratégie dans le cadre d’une conception élargie de la sécurité. ».

C’est cette « conception élargie de la sécurité » qui servira dorénavant de ligne directrice à l’OTAN. Si l’article 5 reste symboliquement au cœur de l’alliance interétatique, une agression directe envers un des États membres n’est en principe plus à craindre – même si celui-ci sera invoqué par les États-Unis consécutivement aux attentats du 11 septembre 2001. Au contraire, le nouveau concept stratégique perturbe la frontière séparant les opérations offensives et défensives, et conduisent notamment l’OTAN à mener des frappes aériennes dans les Balkans occidentaux. En outre, l’intégration de dix nouveaux États [3], entre 1999 et 2004, tous issus de l’ancien Pacte de Varsovie, achève de placer l’organisation au centre de la sécurité mondiale.

L’Union européenne quant à elle, à travers une double dynamique d’approfondissement et d’élargissement, se retrouve aux prises avec les questions de Défense. La « mondialisation » du rôle de l’OTAN d’une part, ainsi que l’apparition de conflits à ses portes avec la dislocation de la fédération yougoslave, rendent criante la faiblesse de l’Union en la matière. De plus, la perspective de l’intégration des anciens pays du bloc de l’Est là encore, ainsi que l’approfondissement de la coopération entre les États membres, conduisent naturellement une nouvelle réflexion sur la création d’une défense véritablement européenne. Aussi la période est-elle marquée par l’apparition de nombreux mécanismes et institutions dans les questions de Défense et de sécurité. Le Traité de Maastricht crée, en 1992, à travers son second pilier, la Politique Etrangère et de Sécurité Commune (PESC), qui sera suivie par la création de plusieurs insti- tutions : le Comité Politique et de Sécurité (CoPS), le comité militaire de l’Union européenne (CMUE), ainsi que l’État-Major de l’Union européenne (EMUE) et le poste de Haut- Représentant pour la PESC. Le Conseil de l’UE reste toutefois l’organe le plus important, compétent pour prendre les décisions les plus importantes à l’unanimité.

Si ce développement institutionnel est la marque d’une véritable volonté de relancer le projet d’une défense européenne, celle-ci est confrontée à d’importantes difficultés. Les ressources de la PESC sont en effet extrêmement limitées : comme l’OTAN, l’UE ne dispose pas de capacités propres mais recourt à celles que ses États membres mettent à sa disposition. L’Eurocorps, qui pourrait s’apparenter à un embryon d’armée européenne, n’est en réalité qu’une force intergouvernementale d’un millier d’hommes. Surtout, l’article 41 du Traité sur l’Union européenne interdit à l’Union européenne d’assumer les « dépenses afférentes à des opérations ayant des implications militaires ou dans le domaine de la défense ». Seuls les États membres sont en mesure de contribuer direct ment, et non à travers l’UE, au financement des opérations militaires.

L’histoire de la Défense européenne contemporaine est donc marquée au sceau de l’hégémonie américaine. Aujourd’hui encore, le concept assez flou « d’autonomie stratégique » de l’Union européenne concentre les tensions en ce qu’il renvoie directement à ce rapport de force entre l’OTAN et la Défense européenne, qui reste pour le moment au rang de simple projet.

Au sein de ces deux institutions, le Royaume-Uni joue un rôle bien particulier : État situé « aux portes » du continent européen, membre historique de l’OTAN et candidat au premier élargissement [4] de la construction des Communautés, il s’est retiré de l’UE consécutivement au résultat du référendum de 2016. Ce départ, ampute l’Union d’une part considérable de ses moyens matériels et financiers. Peut-on pour autant y voir une lacune supplémentaire dans le projet de Défense européenne ou, au contraire, une aubaine ?

II. Le Brexit comme véritable tournant pour la Défense européenne

La campagne de 2016, les négociations de l’accord de retrait entré en vigueur le 31 janvier 2020, puis la négociation de l’accord de commerce et de coopération dit « post-Brexit » conclu le 24 décembre 2020 ont toutes trois mis en lumière combien les questions de « Souveraineté » tenaient à cœur des dirigeants comme des électeurs européens. Certains sujets, du fait de leur charge symbolique forte, ont ainsi fait l’objet d’un traitement qui peut sembler disproportionné au regard de leur importance concrète : « la finance sacrifiée sur l’autel de la pêche », titre ainsi le Financial Times. Pourtant, force est de constater que les questions de Défense et de sécurité ont été largement absentes des débats alors qu’elles constituaient le cœur même du sujet. Les causes de ce paradoxe diffèrent selon les cas : la campagne du référendum s’est faite principalement à grands renforts de chiffres sur le prétendu « coût » d’appartenance à l’Union européenne, quand l’exclusion de ces sujets des négociations est le choix du Royaume-Uni lui- même.

Le relatif silence autour des questions de sécurité et Défense posées par le Brexit ne doit pas tromper sur leur importance centrale pour le Royaume- Uni comme pour l’UE. La sortie de la deuxième armée européenne du giron de l’Union invite à une double réflexion, à la fois rétrospective et tournée vers l’avenir.

A) Le Brexit comme apparente perte majeure pour la Défense européenne

Sur plusieurs aspects, le départ du Royaume-Uni s’apparente bien à la véritable perte d’une puissance pour l’Union européenne. Sur le plan capacitaire tout d’abord, les British Armed Forces occupent au moment du Brexit, en 2016, les premières places du tableau européen, voire mondial : cinquième budget mondial en matière de Défense avec 56,2 milliards de dollars (2,1% du PIB), elles comptent un effectif important d’environ 155 000 hommes – à comparer aux 210 000 français et aux 180 000 allemands. Ce budget représente un quart des dépenses de l’Union européenne en matière de Défense, et 7% de ses moyens militaires. [5]

Outre ses effectifs notables, la Défense britannique possède plusieurs atouts d’une importance cruciale. D’une part, le Royaume-Uni est un des neufs États possédant l’arme nucléaire, et la seule en Europe avec la France. Elle s’appuie sur sa seule force marine comme vecteur, à travers quatre sous-marins nucléaires. Par ailleurs, le Royaume-Uni possède un des cinq sièges permanents au Conseil de sécurité de l’ONU, l’UE ne pouvant plus s’appuyer que sur le siège français depuis son départ. Cette instance joue un rôle absolument central en matière de sécurité mondiale, puisqu’elle décide de toute opération militaire sous mandat de l’ONU. Surtout, chaque État siégeant en son sein dispose d’un droit de veto permettant de bloquer toute décision devant être prise par l’instance, conférant donc un rôle de premier plan à l’échelle mondiale.

Outre ses effectifs notables, la Défense britannique possède plusieurs atouts d’une importance cruciale. D’une part, le Royaume-Uni est un des neufs États possédant l’arme nucléaire, et la seule en Europe avec la France. Elle s’appuie sur sa seule force marine comme vecteur, à travers quatre sous-marins nucléaires. Par ailleurs, le Royaume-Uni possède un des cinq sièges permanents au Conseil de sécurité de l’ONU, l’UE ne pouvant plus s’appuyer que sur le siège français depuis son départ. Cette instance joue un rôle absolument central en matière de sécurité mondiale, puisqu’elle décide de toute opération militaire sous mandat de l’ONU. Surtout, chaque État siégeant en son sein dispose d’un droit de veto permettant de bloquer toute décision devant être prise par l’instance, conférant donc un rôle de premier plan à l’échelle mondiale.

Enfin, le Royaume-Uni est fortement intégré dans le paysage de la sécurité et de la défense internationales à travers une Base Industrielle et Technologique de Défense (BITD) développée et forte de plusieurs programmes de collaboration industrielle, ainsi que grâce à ses participations dans divers programmes de renseignement. Sur le plan industriel, l’entreprise BAE Systems, active dans la production de systèmes de missiles à travers la société MBDA ou d’avions militaires (Eurofighter Typhoon, et F-35 Lightning II) et première entreprise de la défense britannique est également la première entreprise européenne et la septième mondiale [6]. Enfin, le renseignement britannique, à travers le Secret Intelligence Service, ou MI6, et le Security Service, ou MI5, est particulièrement développé. Ses collaborations avec d’autres services de renseignement sont nombreuses, le « Five Eyes » avec l’Australie, le Canada, la Nouvelle-Zélande et les États-Unis étant sans doute le plus réputé.

B) Le Royaume-Uni comme acteur secondaire de la Défense européenne

L’ensemble des importants moyens précités était loin d’être directement mis à disposition de l’Union pour plusieurs raisons, ce qui invite à relativiser grandement la perte que pourrait constituer le Brexit en matière de Défense européenne. D’une part, la Défense britannique est toujours restée dans le giron de la défense américaine. Depuis la Seconde Guerre mondiale, les Britanniques ont toujours souhaité entretenir une « special relationship » [7] avec les États-Unis, selon l’expression de Churchill. Dès l’origine, le Royaume- Uni mise sur l’OTAN, comme le rappelle la phrase de son premier secrétaire général, le britannique Lord Ismay : « NATO : to keep the Russians out, the Americans in, and the German down ». Malgré des désaccords, notamment sur le nucléaire, c’est bien ce principe d’une relation rapprochée que consacrent en 1962 les accords de Nassau, renouvelés en 2003 avant l’intervention d’Irak, et qui consacrent l’utilisation de missiles américains comme vecteur de la force nucléaire britannique. Ces accords s’ajoutent à l’accord secret « UKUSA » [8] signé dès 1948, qui servira de base pour développer la coopération dite « Five Eyes ». La dépendance industrielle est également très forte : le fleuron industriel BAE systems réalise plus du tiers de son chiffres d’affaires via sa filiale américaine. Plus qu’une simple relation spéciale, la défense britannique est donc tout à fait intégrée dans défense américaine.

D’autre part, les Britanniques semblent n’avoir jamais cru à l’idée d’une Défense européenne, et ont souvent donné l’impression de freiner plus que de soutenir les initiatives en la matière. Leur statut de relais de la puissance américaine sur le continent européen est présenté comme les conduisant à rester en marge des projets des Communautés. Ainsi, le Royaume-Uni ne consent à ratifier le Traité de Maastricht qu’après avoir obtenu une clause d’opting-out sur l’Union Economique et Monétaire. S’il se déclare favorable à l’établissement de « forces militaires crédibles » pour l’UE, lors du Sommet de Saint-Malo en 1998, qui permet de fixer l’objectif de « 60 000 hommes en 60 jours pour un an » lors du Conseil européen d’Helsinki en 1999 et donne le coup d’envoi de la PESC, c’est précisément parce que ce détachement des affaires de l’Union le rend moins intéressants aux yeux des Américains. Ces derniers n’ont que peu d’intérêt pour un allié situé en Europe mais à la marge des projets européens. Ainsi, ce que l’on aurait pu prendre pour un changement de posture n’était qu’un rééquilibrage vis-à-vis du partenaire américain. Force est pourtant de constater que le Royaume-Uni, loin d’être isolé, a su s’imposer comme un acteur central de la défense du continent européen en dehors cadre communautaire. Les accords bilatéraux de Lancaster House, signés avec la France en novembre 2010, ont ainsi permis une coopération privilégiée entre les deux armées, et ont instauré une force expéditionnaire commune – la CJEF – qui mènera des opérations conjointes sur de nombreux théâtres d’opérations aux portes de l’Europe : des frappes aériennes en Libye en 2011, ou encore l’opération Hamilton [9] en Syrie en novembre 2018. Le Royaume-Uni est également un acteur incontournable de l’industrie européenne de l’armement, avec, comme on l’a vu, une BITD particulièrement développée et engagée dans plusieurs coopérations industrielles comme le projet d’avion de nouvelle génération Tempest avec l’Italie et la Suède, concurrent direct du SCAF développé par la France, l’Allemagne et l’Espagne. Le désengagement britannique des projets communautaires n’est donc pas le symptôme d’un retrait plus général des questions de Défense, mais bien le fait d’une politique privilégiant les coopérations internationales au cas par cas.

Conclusion

Ainsi, malgré la prétendue « mise à disposition » de l’armée britannique au profit de l’Union, la contribution du Royaume-Uni aux projets de Défense et de sécurité européennes s’est avérée limitée, car conditionnée à un feu- vert américain. Après avoir relancé la PSDC, celui-ci s’en est immédiatement détaché pour ne jamais y revenir. En 2016, lors du Brexit, il participe à seulement cinq des dix-sept missions civiles et militaires, et ce d’une manière minimale : à peine plus que les Ukrainiens lors de l’opération EUNAVFOR Atalante au large de la Somalie, quelques officiers pour EUFOR Tchad et EUFOR RCA... Si le Royaume-Uni demeure incontestablement un acteur militaire majeur du continent européen à travers ses engagements extra, il a toujours été bien plus enclin à faire bénéficier l’alliance atlantique de ses importants moyens qu’une « Europe de la défense » à laquelle il ne semble avoir jamais cru.

Face à ce rapport historiquement tumultueux avec les États-Unis et au départ récent du Royaume-Uni de l’UE, il importe donc de s’interroger sur l’avenir de la Défense européenne vis-à-vis de ces deux partenaires, mais également indépendamment. Dans une interview donnée au think tank Europa Nova,Frédéric Mauro, avocat au barreau de Bruxelles et chercheur associé à l’IRIS, spécialiste des questions de défense européenne, livre plusieurs éléments de réponses.

En ce qui concerne les États-Unis, l’ambiguïté historique de la relation pèse de tout son poids : refroidis par la présidence Trump, les Européens ne vont pas se jeter corps et âme dans une relation bilatérale avec l’administration Biden et épouser tous les problèmes qui lui tiennent à cœur, dont la relation avec la Chine. Au contraire, il est vraisemblable que le nouveau président américain conserve une ligne ferme et demande aux États membres de l’Union d’accroître leur engagement en faveur d’une défense collective européenne.

En ce qui concerne la relation future avec le Royaume-Uni, la Commission européenne elle-même donne un indice crucial en affirmant que « la politique étrangère, la sécurité extérieure et la coopération dans la défense ne sont pas incluses dans l’accord, car le Royaume-Uni n’a pas voulu négocier sur ces sujets. » Si les Britanniques ont fait le pari de quitter le cadre européen pour retrouver une liberté qu’ils auraient perdue, on comprend en effet qu’il ne soit pas dans leur intention de s’engager dans un nouveau cadre contraignant.

L’impulsion doit donc, à défaut, venir de l’Union elle-même. Frédéric Mauro appelle ainsi l’Union à se doter d’une véritable gouvernance forte en matière de défense, abandonnant l’impossible principe du consensus pour passer à une prise de décision à la majorité qualifiée. La mise en place de ces nouvelles modalités décisionnelles devrait néanmoins se faire hors du cadre des traités européens, puisque ceux-ci exigent eux-mêmes l’unanimité pour le changement des modes de décision. Lors du sommet de Meseberg qui s’est tenu entre la France et l’Allemagne en juin 2018, le nom de « Conseil européen de défense » a été retenu pour désigner cette potentielle entité, dont devait également faire partie le Royaume-Uni. Il faudra dorénavant faire sans, puisque celui-ci ne semble pas près de renoncer à une autonomie nouvellement retrouvée - et payée au prix fort.

Nathaël Strehaiano
Avec la participation du Président du Comité Europe de l’Ecole de Guerre

Références

[1] A propos de la notion d’Etat tiers, voir Bosse-Platière, Isabelle et Rapoport, Cécile (dir.). L’État tiers en droit de l’Union européenne. Bruylant, 2014.

[2] de Teyssier, François, et Baudier Gilles. La Construction de l’Europe. Presses Universitaires de France, 2021.

[3] « Le cinquième élargissement de l’Union européenne. Avant-propos », Le Courrier des pays de l’Est, vol. 1031, no. 1, 2003, p. 3.

[4] Rücker, Katrin. « Diplomatie européenne et relations internationales : la di- mension internationale du premier élargissement de l’Union européenne [1] », Relations internationales, vol. 146, no. 2, 2011, pp. 109-124.

[5] IISS, The military balance, 2016

[6] SIPRI, “Mapping the international presence of the world’s largest arms com- panies”, Rapport du 7 décembre 2020.

[7] Parsons, Michael. « The special relationship 1945-1990: myth or reality? », Études anglaises, vol. tome 55, no. 4, 2002, pp. 456-471.

[8] Delesse, Claude. NSA National Security Agency. L’histoire de la plus secrète des agences de renseignement. Tallandier, 2016

[9] Éric Moyal, «L’opération Hamilton... démonstration stratégique et puissance aérienne «, Cahiers de la RDN, Le Bourget 2019 - L’Air et l’Espace, enjeux de souveraineté et de liberté d’action de la France.

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