Les 3 questions de Marie-Pierre Vedrenne

1/ Vous êtes vice-présidente de la délégation à l’Assemblée parlementaire paritaire ACP-UE, qui organise les relations entre l’Union et les pays d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique. L’accord de Cotonou, accord-cadre depuis 20 ans en la matière, arrive à expiration cette année. Celui-ci était-il obsolète? Qu’attendez-vous du nouveau traité qui doit prendre la relève ? 

L’accord de Cotonou avait une durée de vie limitée à 20 ans et arrivait donc à son terme dès la fin de l’année 2020. Compte tenu de la situation sanitaire, il a été prolongé et le nouvel accord dit post-Cotonou a été conclu en décembre dernier. Il devrait après ratification par les États membres et le Parlement européen entrer en vigueur début 2022. En 20 ans, le monde a drastiquement changé et notre partenariat devait être renouvelé pour relever les défis du XXIème siècle. 

Changement climatique, transition numérique, crise sanitaire : nous devons nous engager ensemble pour faire face aux nouveaux enjeux communs autour de la notion du développement humain. 

Déjà en 2018, quand le Parlement européen déclenche la procédure de l’Article 7 contre le gouvernement hongrois, c’est après des années de silence de la Commission européenne, alors que la stratégie de démantèlement de la démocratie, entamée en 2010 par Viktor Orbán et le Fidesz, était largement documentée par la société civile. 

Répondre ensemble à nos défis communs doit être notre priorité. Cela passe inévitablement par la prise en compte des Objectifs du développement durable définis par les Nations Unies. Ils n’existaient pas à l’époque de Cotonou ; il était donc essentiel d’en faire le cœur de notre nouveau partenariat. 

Ce nouvel accord place également l’Accord de Paris comme pierre angulaire de notre coopération. C’est une excellente nouvelle. La lutte contre le changement climatique et la préservation de la biodiversité ne sont pas des éléments négociables, et sont même des éléments essentiels. Nous devons soutenir nos partenaires ACP, en première ligne pour les effets du changement climatique, dans la fixation d’objectifs ambitieux de réduction des émissions de gaz à effet de serre ainsi que dans le développement d’énergies renouvelables. Il s’agit d’assurer croissance économique et développement durable. 

Répondre ensemble à nos défis communs signifie également s’engager ensemble dans la transition vers une société numérique. Nos partenaires ACP sont bien souvent à la pointe dans l’utilisation et le développement de nouveaux outils numériques. Nous devons nous enrichir mutuellement de nos expériences et travailler à l’élaboration de normes définissant notre rapport aux outils numériques. 


2. Le renforcement des liens commerciaux avec les pays ACP est un des objectifs de ce nouveau traité. Quels sont les leviers qui sont à votre disposition pour ce faire ? Y aura-t-il des garde-fous qui permettront de concilier cette ambition avec les enjeux écologiques et sociaux particulièrement cruciaux dans certains pays ? 

La clef dans nos échanges commerciaux avec nos partenaires ACP est la définition d’une nouvelle relation basée sur le juste échange. Le commerce doit être au service et au bénéfice de tous, Européens et ACP. Les Accords 

de Partenariat Économique doivent être modernisés et devenir pleinement des instruments au service de la prospérité économique des ACP et à la construction de sociétés plus durables et plus inclusives. 

Nous devons travailler en étroite coopération avec chacun de nos partenaires africains dans la définition des priorités tout en maintenant une asymétrie au profit de nos partenaires ACP avec un accès préférentiel à notre marché unique. 

Prospérité économique doit rimer avec protection sociale, accès aux services de santé et à l’éducation pour tous. C’est une précondition pour construire une société durable et inclusive. Nos relations commerciales ne peuvent contrevenir à ces objectifs mais bien au contraire y contribuer et les renforcer. Le contexte actuel de crise pandémique nous le rappelle plus que jamais. Outre le mécanisme COVAX, nous devons construire une véritable coopération UE-ACP de la santé. Nos accords commerciaux peuvent faciliter par exemple les investissements européens dans les infrastructures de santé. Éducation, formation, jeunesse : ce sont nos priorités. Je crois que l’on devrait renforcer notre soutien à la jeunesse et lui offrir des perspectives, notamment en termes de mobilité. L’ouverture et le développement d’Erasmus pour nos partenaires ACP et pour les européens dans les pays ACP doivent être sur la table des discussions. Ce n’est qu’en nous connaissant mieux, en échangeant plus que nous créerons un partenariat au bénéfice de tous. 

Les femmes étant une force motrice dans les économies ACP, chaque nouvel accord, modernisé ou approfondi, devrait contenir un chapitre spécifique sur l’égalité des genres et le commerce, sur la manière dont nous pouvons faire progresser la position socio-économique des femmes dans les sociétés des pays ACP. Nous pouvons contribuer de manière significative à l’autonomisation des femmes et au développement de l’entreprenariat féminin. Tout cela doit s’inscrire dans le respect de valeurs universelles auxquelles nous avons tous souscrit. Le respect des droits de l’homme, des principes démocratiques et de l’État de droit ne sont pas non plus négociables. 

Utilisons nos accords et le commerce comme un levier pour atteindre nos objectifs communs et contribuer à la définition d’une société prospère, inclusive et juste. C’est cela le juste échange. 


3. Concernant l’accord UE-Mercosur et les nombreuses réticences que ce dernier engendre notamment sur le sujet de la lutte contre le réchauffement climatique. Êtes-vous d’accord avec ceux qui considèrent que cet accord, plus qu’une menace pour l’environnement, est un moyen pour un pays comme le Brésil par exemple de changer sa politique en la matière ? 

Notre position est claire : nous ne pouvons ratifier cet accord en l’état. La France a convaincu ses partenaires européens, et avec la délégation Renaissance au Parlement européen j’avais déposé en octobre dernier un amendement en ce sens qui a rassemblé une majorité. Si l’on veut faire changer le Brésil de politique environnementale, l’accord en l’état ne le permet pas. 

Tout d’abord le constat : il est évident que le Président Bolsonaro mène une politique environnementale, notamment en Amazonie, contraire aux engagements du Brésil dans l’Accord de Paris. De plus, les concessions agricoles faites par l’Union européenne sont non seulement inacceptables pour protéger nos agriculteurs et nos éleveurs, mais aussi désastreuses en termes de lutte contre la déforestation. Les quotas de bœufs qui seraient exemptés de droits de douanes auront pour unique conséquence la déforestation de l’Amazonie. 

Ensuite, la cohérence. Nous, Européens, ne pouvons pas, d’une part, adopter l’ambitieux Pacte Vert, agir pour atteindre la neutralité climatique en 2050, déclarer l’urgence climatique et, d’autre part, ratifier un accord aussi néfaste pour le climat et l’environnement. 

Cet accord ne nous offre pas les moyens d’assurer le respect de nos engagements réciproques. Certes, il inclut des objectifs de préservation de la biodiversité, mais nous sommes démunis des mécanismes pour assurer une mise en œuvre effective de ces obligations. De simples recommandations et une coopération renforcée sont nos seules armes. Cela ne peut faire plier le Président brésilien. Mon combat est donc de rendre les chapitres sur le développement durable de nos accords commerciaux plus contraignants avec de véritables sanctions. C’est absolument nécessaire si nous voulons avoir un réel impact sur la politique environnementale menée par le Président brésilien. 

Nous avons encore un long travail à mener, États membres et parlementaires, pour muscler cet accord et obtenir de nouveaux engagements tangibles. Ma position est claire: de simples engagements déclaratoires ne seront pas suffisants. 

Télécharger le PDF
Résumé
Marie-Pierre Vedrenne est députée au Parlement européen, au sein du groupe politique Renaissance, depuis 2019. Elle est vice-Présidente de la commis- sion parlementaire commerce internationale et vice-présidente de Délégation à l’Assemblée parlementaire paritaire ACP-UE . Madame Vedrenne a été directrice de la Maison de l’Europe de Rennes de 2016 à 2019. Particulièrement engagée sur les questions de commercial international, elle a répondu à nos questions sur l’actualité de certains accords commerciaux européens et leurs ambitions écologiques.
Lire aussi
Toutes nos publications

Inscrivez-vous à notre newsletter hebdomadaire !

Thank you! Your submission has been received!
Oops! Something went wrong while submitting the form.