Les Lumières d'Asiem El Difraoui : Le djihadisme et l’Europe face au bourbier afghan

Peut-on considérer le retrait des troupes occidentales d’Afghanistan comme une victoire des djihadistes ? 

Clairement et le retrait des troupes n’est qu’un élément de ce que les djihadistes considèrent aujourd’hui comme une grande victoire historique, les images bouleversantes – d’une évacuation où des grappes de gens s’accrochent à des avions militaires qui décollent quand même et laissent tomber des personnes à des dizaines de mètres de haut, sont fondateurs d’une victoire médiatique. Car ce sont des images de la faiblesse et de la trahison de l’Occident, ceci incluant l’Europe. Une césure que l’on peut qualifier d’historique pas uniquement dans l’histoire du djihadisme mais aussi pour l’Occident. 

Les djihadistes du monde entier se réjouissent de cela et se servent de ces images comme un élément de mobilisation de leurs combattants actuels et pour recruter. Le Secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, a alerté sur la conséquence des événements en Afghanistan et sur le djihadisme au Sahel. 


Pourtant, les djihadistes sont loin de constituer une communauté unie, en tant que tel ? 

Il est vrai que les Talibans sont un peu « à part » du djihadisme global et du rêve du califat mondial du pseudo État islamique car ils poursuivent un agenda plutôt local. Cependant, à mon avis, il faut les considérer comme des djihadistes car, comme tous les autres, les Talibans justifient des violences atroces par l’amour de la mort, avec une promesse de paradis mensongère pour inciter de jeunes gens à des attaques-suicides comme armes de guerre asymétrique. Ils partagent alors le cœur de l’idéologie djihadiste. 


Leur djihad se faisait-t-il au détriment exclusif des États-Unis ? 

En tout premier lieu oui mais pas du tout exclusivement. Depuis 2001 et l’opération « Liberté immuable », de nombreux États occupent l’Afghanistan avec les troupes de l’OTAN. Donc la France et l’Allemagne ont également combattu contre les talibans. Les images d’évacuation et de retrait racontent, et sont commentées, comme étant le départ chaotique et l’échec des Américains mais aussi des Européens. 

C’est-à-dire que si c’est l’armée américaine qui apparaît comme étant perdante dans le combat contre les Talibans, c’est tout l’Occident qui se retrouve décrédibilisé... et pour longtemps. 

Les Européens vous semblent-ils avoir pris conscience de cette décrédibilisation qui sert le djihad ? dans sa globalité d’ailleurs.
Du point de vue militaire, on dirait que cela commence à travailler les esprits. L’UE se montre encore trop prudente, mais il y a un progrès. Pour Josep Borrell, le Haut représentant de l’Union pour la politique étrangère et de sécurité, l’idée d’une autonomie stratégique européenne, en complément de l’OTAN doit être appuyée. Ursula Van der Leyen déclare à Strasbourg, lors du discours sur l’état de l’Union, “Ce dont nous avons besoin, c’est d’une Europe de la défense”. 

Les Allemands, très hésitants au niveau de la défense européenne, commencent également à mobiliser des pays volontaires pour gérer les futures crises. Alors qu’en 2020, Annegrete Kramp Karrenbauer affirmait encore que «les illusions sur une autonomie stratégique européenne devaient cesser» parce que les Européens ne seraient pas capables de remplacer l’Amérique de garant de la sécurité, elle est maintenant prête pour une remise en question stratégique au niveau de la défense. Elle semble donc se rapprocher du président français, 

Emmanuel Macron, qui estime que l’autonomie stratégique - militaire, économique et technologique – doit être au cœur de notre vision pour l’Europe.
Ce qui est très gênant, c’est que tous les acteurs civils -, les organisations non gouvernementales, les organisations à but humanitaire - se retrouvent aussi frappés par cette décrédibilisation. Cela va être compliqué pour ces acteurs de terrain, engagés qui mettent aussi leur vie en danger, pour garder la confiance des populations. Il est aisé d’imaginer qu’ils préféreront se rallier aux vainqueurs. Ou fuir. 


En effet, si toute notre attention doit se porter sur le droit des femmes en Afghanistan, c’est plus largement le problème que nos modèles d’Etat de droit et de la société civile qui sont remis en question, partout sur le globe. 

Oui parce que le message ne sert pas uniquement la cause des Talibans, mais aussi celles du Kremlin et de Pékin : ce modèle de société occidentale ne fonctionne pas. Nos armées sont faibles donc incapables de protéger des populations. Comment nous faire confiance ? 

Il est aisé pour ces régimes de commenter ces images de retrait et évacuations comme la démonstration de la faiblesse des démocraties libérales. Pourtant, eux aussi sont loin de se réjouir de la victoire des Talibans du fait de leurs frontières communes et des mouvances djihadistes auxquelles ils font face. Pour la Russie, les autres ex-soviétiques de la région, et la Chine, il est dangereux que l’Afghanis- tan devienne un épicentre du djihadisme, une terre d’asile pour les combattants du djihad ouïghours ou tchétchènes ou ouzbeks. 

D’autres vont probablement se manifester pour que l’Afghanistan ne devienne pas une puissance djihadiste. Les Iraniens, qui comptent dans leur population de nombreux hazaras, minorité chiite maltraitée en Afghanistan. Et l’Iran dispose de moyens d’intervention et ont pu entraîner les chiites afghans. Les Pakistanais ont certes longtemps soutenu les Talibans mais il ne faut pas oublier que certains parmi eux peuvent se retourner contre Islamabad. La frontière entre les deux États est particulièrement poreuse et toujours provisoire - ladite Durand Line (ce legs de délimitation entre les Empires russe et britannique, toujours refusée par les habitants pachtounes de la zone) offre un passage aisé aux Talibans - qui sont quasi exclusivement d’ethnie pachtoune - vers le Pakistan qui compte aussi d’importantes populations. Une rébellion pachtoune au Pakistan, motivée par les Talibans n’est pas à exclure. 

Difficile pour l’Europe de tirer son épingle du jeu ! car ce n’est pas tant ladite défaite militaire qui fait particulièrement défaut en ce moment. 

Il est évident que l’Union européenne doit agir maintenant et efficacement dans ce qu’elle fait de mieux : la coopération. Cela va être compliqué de coopérer avec les Talibans, même si on nous les présente maintenant comme des inter- locuteurs à part entière, disposés à représenter leur État. Il faut pourtant le faire maintenant, leur mettre la pression afin qu’ils garantissent un minimum de droits humains et pour préserver un peu de la société civile que nous avons aidé à créer. 

La victoire des Talibans est actée mais cela ne signifie pas pour autant que l’État taliban est en place : le défi qui se pose à eux est immense. D’abord parce que les voisins ne sont pas forcément enthousiastes, ils avouent avoir besoin de l’aide européenne, ils la demande officiellement. Nous disposons donc d’une certaine marge de manœuvre. 

D’autres groupes djihadistes, comme l’État islamique et Al Qaeda sont encore bien présents. Al Qaeda s’est fait discret et les Talibans, qui entretiennent encore de liens avec l’organisation, ont promis de la contrôler. L’État islamique, enne- mi juré des Talibans parce qu’ils poursuivent un agenda local et ont négocié avec les Américains, a démontré, avec l’attentat à l’aéroport de Kaboul, qu’ils disposent d’une force de nuisance plus que considérable que les Talibans n’ont pas pu neutraliser. Les Talibans se montrent avec des armes, systématiquement, mais cela ne garantit en rien leur capacité logistique à contrôler de vastes territoires. Et cela signifie donc que même si les Talibans acceptent la présence d’ONG européennes pour l’aide humanitaire et l’aide au développement, rien ne dit qu’ils pourront protéger leurs émissaires des attaques de l’EI. 


Comment voyez-vous le futur de l’Afghanistan ? 

Au mieux, on peut imaginer un système islamiste ultra-conservateur, un mélange de modèle iranien et saoudien qui demeurera non inclusif. On le voit déjà, avec des dirigeants exclusivement pachtounes, masculins et souvent issus des campagnes. Il faut bien avoir l’esprit que les Afghans citadins partagent très peu de choses avec les Talibans. On ne peut pas ignorer le risque d’une guerre civile si les talibans e se résignent pas à être plus inclusifs vis à vis des autres groupes ethniques et religieux, comme les ouzbeks, les tadjiks , les hazaras et les élites urbaines dont ils ont besoin pour gouverner le pays. 

      

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Résumé
Depuis un mois, comme une funeste annonce du 20e anniversaire de l’attentat du World Trade Center, la débâcle en Afghanistan et les images du chaos de l'évacuation de Kaboul ont provoqué une sérieuse et nécessaire remise question de la politique de défense et étrangère de l’Union européenne Asiem El Difraoui, politologue germano-égyptien, spécialiste du monde musulman contemporain, et auteur du Que sais-je ? consacré au djihadisme (la deuxième édition actualisée sortle 3 novembre) nous apporte ses lumières. Un entretien mené par Elise Bernard, directrice des Etudes d’EuropaNova et chargée d’enseignement au MasterGéostratégie Défense et Sécurité Internationale de Sciences Po Aix
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