Les Lumières de Franziska Brantner

Le 2 novembre, dans Politico, la ministre allemande de la défense, Annegret Kramp- Karrenbauer, surnommée AKK, a mis en garde contre les «illusions» de poursuivre l’autonomie européenne de la Défense, à la veille de l’élection de Joe Biden à présidence américaine. 

Ces déclarations ont suscité le 12 novembre, les critiques du président français, expliquant qu’il était «profondément» en désaccord avec la position de Mme Kramp- Karrenbauer et a décrit son argument comme «une interprétation historique erronée». AKK a pu répondre à ces critiques, ce mardi 24 novembre, au Berlin Foreign Policy Forum. 

Ces divergences quant à l’accueil de l’élection de Joe Biden, nous les rappelions dans le premier volet de nos entretiens sur l’impact de l’élection américaines sur la défense européenne. 

Bernard Guetta nous expliquait notamment que « le grand changement est que beaucoup des pays, courants politiques, et citoyens européens les plus atlantistes, vont se dire qu’avec Biden on en revient au Business as usual. »
Daniela Schwarzer, directrice du Conseil allemand des relations étrangères, a déclaré au NYT que, face à l’élection de Joe Biden: «Les Allemands veulent encadrer les efforts militaires européens accrus dans le cadre de la coopération transatlantique, comme un message aux États-Unis, mais aussi aux pays d’Eu- rope centrale et orientale» qui ne font confiance qu’aux garanties de sécurité des États-Unis contre la Russie ». 

Persiste donc un soupçon : les Français cherchent à affaiblir les relations transatlantiques pour occuper une place de premier plan en Europe, face à l’Allemagne en particulier. 

Les Allemands semblent apparaître divisés à propos de l’autonomie stratégique dont devrait faire preuve l’Union. 

Un sondage de l’édition 2020 du Berlin Pulse de la Fondation Körber expose que 51 % des sondés estiment que l’Allemagne et l’Europe devraient faire preuve de plus d’indépendance à l’égard des États-Unis. L’impact de l’élection américaine sur l’autonomie stratégique de l’Union suscite des débats, parfois violents, entre alliés et au sein des nations européennes. C’est pour mieux comprendre sa signification que cet entretien a été réalisé. 


 

Comment analysez-vous la victoire de Joe Biden ? Quelles leçons peuvent en être tirées pour lutter contre les émules de Trump en Europe ? 

Le Président élu Biden, avec près de 80 millions de voix et 8 millions de voix de plus que son adversaire le Président Trump, a obtenu plus de voix que tout autre président dans l’histoire des USA. 

Il y aurait de quoi se réjouir s’il n`y avait cette autre part de la réalité : le Président Trump a, avec plus de 71 millions d’électeurs, obtenu le deuxième meilleur score jamais réalisé lors d’une élection présidentielle américaine, bien plus que les près de 63 millions de voix qu’il avait obtenues lors de son élection en 2016. Biden, au cours de sa campagne électorale, n’a eu de cesse de répéter qu’il serait le président de tous les Américains ; il devra pour ce faire se concentrer sur la politique intérieure car si Trump a perdu, le « trumpisme » semble quant à lui bien se porter. 

Pour l’Europe, la leçon pourrait être que si le populisme peut être vaincu lors d’élections cela ne signifie pas pour autant que ce poison disparaisse comme par magie du corps politique. Il faut se battre pour gagner la tête et le cœur des électeurs et pour cela, entendre et répondre au mal-être de beaucoup d’entre eux. 


L’attitude de Trump et ses choix de politique étrangère, et commerciale avaient forcé les Européens à repenser leur autonomie stratégique. Selon vous, est-ce que la défaite de Trump pourrait remettre en cause ces progrès ? 

Parler de progrès et de Trump dans la même phrase a quelque chose de véritablement incongru. La présidence Biden permettra de calmer le jeu et cela, en soit, est très positif. 

La fin du spectacle ubuesque que fut la présidence Trump ne signifie pas le retour au « confort » de la protection des Etats-Unis. Croire cela est au mieux naïf, au pire irresponsable et dangereux. Le monde a profondément changé durant ces quatre dernières années. Ces changements forcent les USA à se focaliser sur l’espace de l’Océan Pacifique : cela sera aussi une priorité pour l’administration Biden. 

Le changement à Washington ne signifie donc pas de changement quant aux défis que nous, Européens, avons à affronter si nous voulons rester maîtres de notre destin. 



Selon vous, sur quelles bases devraient être fondées les relations transatlantiques ? 

On prête au Général de Gaulle, la citation « les Etats n’ont pas d’amis, ils n’ont que des intérêts », citation qu’il aurait empruntée à Lord Palmerston. Cette vérité, je l’ai apprise très tôt, en assistant aux cours sur les Relations Internationales à Sciences Po. Il est bon de s’en rappeler lorsque nous réfléchissons à la nature et au futur des relations transatlantiques. Celles-ci n’ont d’avenir que si elles sont le résultat d’un partenariat entre égaux. 

Nous, Européens, ne pourrons protéger nos intérêts et bénéficier pleinement de ce partenariat que si nous arrivons à comprendre et à vivre notre destinée européenne commune, en dépassant ensemble nos illusions nationalistes. Nous devons nous doter des institutions et des outils qui nous permettrons de nous protéger nous-même et ce, sereinement, en toute souveraineté. 

Ceci doit cependant illustrer une véritable définition des intérêts européens, pas juste française ou allemande. Il convient d’éviter que les intérêts nationaux ne viennent contrarier la détermination d’une autonomie stratégique européenne. 

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Résumé
Franziska Brantner est une femme politique allemande, députée au Bundestag membre du parti Grünen. Depuis 2013, elle est porte-parole des Verts pour l’Europe et membre de la com- mission des affaires étrangères.
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