Les Lumières de Tania Racho sur la désinformation

1) Vous présidez l’association Les Surligneurs qui vise à « remettre le droit au cœur du débat public ». En quoi le droit peut-il participer à améliorer la qualité du débat public ? Souffre-t-il de méconnaissance aujourd’hui selon vous ? 

L’association Les Surligneurs existe depuis 2017, fondée par Vincent Couronne - actuel directeur de la publication - et Joachim Savin, designer spécialiste de Legal Design. Sa création répondait à une frustration des universitaires en droit qui ne sont pas suffisamment entendus dans le débat public. Les personnalités politiques s’avancent souvent sur le terrain du droit mais de façon approximative, voire erronée. L’objectif est donc de rendre accessible certains éléments juridiques pour mieux comprendre les débats politiques. C’est d’ailleurs souvent sur des sujets sensibles, comme les questions migratoires, sécuritaires ou encore au sujet de la laïcité que nous intervenons pour apporter des explications sur la logique du droit et par conséquent des limites que peuvent rencontrer les déclarations des personnalités politiques. 


2) Comment fonctionne le legal-checking ? Pensez-vous qu’il soit suffisamment répandu et utilisé pour remédier à la désinformation ? 

Nous sommes les seuls à pratiquer le legal checking en Europe donc il n’est clairement pas assez répandu ! C’est une forme de fact-checking spécifique : nous nous concentrons sur les propos des personnalités politiques qui portent sur le droit. Souvent, nos articles servent pour d’autres journalistes qui s’appuient dessus pour faire du fact checking général. Je précise également que nous contactons avant publication toutes les personnalités politiques « surlignées », ce qui permet d’avoir régulièrement des conversations très intéressantes sur la confrontation de ces deux mondes, le politique et le droit. 


3) En quoi la désinformation constitue un obstacle majeur à la construction européenne ? Peut-on dire qu’elle va jusqu’à menacer l’Etat de droit en Europe ? 

L’Europe en général souffre d’une image de complexité et de distance vis-à-vis des citoyens. Les citoyens français sont particulièrement peu informés sur les questions européennes, alors que 72% disent vouloir en savoir plus. S’ajoute à cela de la désinformation ou de l’information malveillante, visant notamment à pointer du doigt la responsabilité de l’UE dans certaines décisions qui ne relèvent pas de sa compétence. Par exemple, dire que la réforme des retraites est une obligation européenne est faux puisque le seul document incitant à cette réforme (appelé GOPE pour Grandes orientations de la politique économique) n’est pas contraignant et reprend directement les indications des pays. Donc la France a indiqué que la réforme des retraites serait un de ses objectifs économique, repris ensuite dans les GOPE, ce qui aboutit à la désignation de l’UE comme responsable. 

Difficile d’estimer concrètement l’impact sur l’Etat de droit en raison de la désinformation. Mais le Parlement européen et la Commission ont très clairement identifié que certaines des campagnes les plus virulentes venaient de pays comme la Russie qui tentent de destabiliser notamment les processus électoraux. Ce n’est pas pour rien que la proposition de Loi sur les services numériques impose aux réseaux sociaux de lutter contre ce qui pourrait abimer la qualité du discours civique. La menace est en tout cas suffisamment sérieuse pour que la Commission européenne propose aussi des subventions pour aider à la création de plateformes de lutte contre la désinformation. Plusieurs appels à projet ont été lancés en 2020, dont l’un a été remporté en France par un consortium réunissant l’AFP, le MédiaLab de Sc Po et le CLEMI, consortium auquel nous participons également. 


4) En 2018, la Commission européenne a lancé un plan de lutte contre la désinformation, donnant lieu à la création de SOMA dont Les Surligneurs est membre. Quel regard portez-vous aujourd’hui sur les mesures communautaires prises par l’UE en la matière ? 

Justement, en complément des appels à projet, la Commission a soutenu la création d’une entité « SOMA » faite pour que les fact chercheurs européens puissent échanger entre eux. Nous en faisons partie, cela nous permet d’échanger sur des enquêtes que nous proposons ou que d’autres médias européens font. Pour continuer dans ce mouvement, la Commission a soutenu en 2020 la création d’EDMO, un Observatoire des médias numériques pensé par l’Institut universitaire européen de Florence. Cette plateforme, dans laquelle Les Surligneurs ont l’intention de s’investir pleinement, permet une rencontre des acteurs de la lutte contre la désinformation et le financement d’initiatives européennes. 

Sur la stratégie générale de la Commission, on remarque qu’elle monte en puissance. D’abord de la soft law, puis SOMA, des financements de projet... la prochaine étape pourrait être une mesure contraignante. Nous avons en tout cas publié un article à ce sujet sur le site Les Surligneurs « L’UE sur le point de passer à la méthode dure » qui témoigne de cette évolution. 

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Résumé
Tania Racho est docteure en droit public, enseignante en droit européen et assesseure HCR à la Cour nationale du droit d'asile. Elle préside l'association Les Surligneurs, collectif d'enseignants-chercheurs en droit dont l'objectif est de replacer le droit au coeur du débat public grâce au legal-checking via leur média en ligne. Il vise ainsi à "inciter les citoyens à se réapproprier la chose publique". Au sein de l'association, Tania Racho est formatrice en droit et co-anime le podcast "Objection votre Europe" qui vise à déconstruire les idées reçues sur l'Europe. A l'heure de la désinformation, elle nous explique ce qu'est le legal-checkingen tant que moyen pour lutter contre la désinformation, et revient avec nous sur ceux mis en oeuvre à l'échelle européenne.
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