Pour une Europe diplomatique au Moyen-Orient – Eclaircissements permis par l’étude du cas égyptien

À bien des égards, 2020 fait figure d’annus horribilis et les relations internationales n’y échappent pas. Depuis plusieurs mois en effet, la France subit des provocations inacceptables de la part de la Turquie (i), qui mettent en péril les rapports entre pays en Europe et au Moyen-Orient. Le problème n’est pourtant pas nouveau : déjà les Printemps arabes s’étaient distingués par l’impéritie et l’impréparation des dirigeants occidentaux et se sont illustrés par l’absence d’unité et de réponse claires. La proximité de la situation actuelle avec celle d’alors peut s’expliquer du fait du manque de compréhension que nous avons de la région et des dynamiques qui la déterminent. L’instabilité menace à nouveau et, avec elle, les problèmes engendrés par les révolutions de 2011: flux migratoires importants, montée de l’extrémisme, investissements et opérations commerciales dans la zone. Comment expliquer cette résurgence après bientôt dix années ? A-t-on, à ce point, érigé l’inaction en règle que l’on refuse même d’éviter que ne se représentent des événements dramatiques ? En réalité, il faut bien convenir que des actions n’ont cessé d’être menées (ii), seulement ce fut - presque toujours - de manière unilatérale. Dès lors, après des échecs répétés, la réponse adéquate ne peut être que multilatérale. Ainsi, plus fondamentalement, l’insurrection qui vient outre- Méditerranée est une opportunité des plus importantes à saisir pour créer une véritable Europe ré- galienne (iii), qui passerait plus spécifiquement par la diplomatie en attendant de dépasser les réticences persistantes à propos de l’Europe de la Défense (iv). 

Diplomatie européenne, instabilité en Afrique du Nord et tensions en Méditerranée 

Il ne s’agit en fait nullement de proposer une apologie de la diplomatie européenne : la concomitance de plusieurs circonstances suffit à plaider cette cause. Trois éléments essentiels du monde actuel y concourent.
En premier lieu, les Européens recherchent, depuis quelques années, le moyen d’approfondir l’Union européenne alors qu’elle fait face à des contra- dictions internes. Nombreux sont ceux qui voient dans la Défense et une armée commune le chemin à prendre. Toutefois, la diplomatie n’est pas en reste et serait, selon toute vraisemblance, une méthode aussi viable. À cet enjeu global s’en ajoute un autre d’ordre interne : touchés de plein fouet par le terrorisme, les États-membres s’interrogent sur la façon dont traiter ce problème venu avec le siècle nouveau (v). 

On ne cesse en effet de voir l’abondant commerce des lectures et interprétations des idéologies ; l’effort est louable en ce qu’il veut construire les outils pour permettre de cerner des phénomènes qui nous touchent quotidiennement – la mode est aux notions de séparatisme, intégrisme, radicalisme. Pourtant, c’est sans doute là commettre une erreur car, en abordant ainsi ces problèmes, nous nous privons d’une saisie globale, qui pourrait se traduire par une approche différente de la politique internationale. L’heure est venue de penser à l’échelle pertinente. Les réflexions conduites feraient à la rigueur meilleur ouvrage, si elles se mettaient en peine d’adopter une perspective plus large. Cependant, il apparaît toujours qu’elles se cantonnent au niveau national si bien que chacun trouve la réponse qui lui semble la plus appropriée au problème du fondamentalisme, dont on convient pourtant qu’il est largement partagé. Or, on trouve justement un élément de réponse à cette double préoccupation en analysant plus précisément la région qui nous intéresse : les Européens veulent se protéger et le Moyen-Orient cherche à se stabiliser. Ces deux objectifs sont, sans nul doute, complémentaires. En deuxième lieu, en effet, les conditions sont réunies pour la naissance d’une nouvelle crise en Afrique du Nord, particulièrement en Egypte du fait de la structure même de son économie. La région joue pour les Européens le rôle que tenait l’URSS autrefois : essentielle dans l’appréhension de notre politique internationale, nous avons malheureusement peine à la comprendre et subissons de ce fait les secousses qui la traversent. La comparaison vaut d’autant plus que, tout comme l’URSS confrontée à la question des nationa- lités (vi), le Moyen- Orient est pétri de contradictions qui en menacent l’unité. 

Enfin, les tensions dans la Méditerranée ont connu un regain ces derniers temps avec les actions hostiles menées par la Turquie et ne manquent pas de préoccuper l’Europe. Les trois éléments pris ensemble montrent l’intérêt d’une diplomatie européenne : pour leur propre protection, les Européens doivent aider à pacifier le Moyen-Orient mais ils ne peuvent le faire que de concert pour proposer une réponse cohérente et non une addition de solutions particulières. À cet objectif conjoncturel fait écho la nécessité d’approfondir l’Union au-delà de sa dimension économique et institution- nelle particulière. Il convient à présent de déterminer comment, en partant directement des données de la région MENA (Middle East North Africa). 

Le cas égyptien, symptomatique des risques au MENA 

En observant les données qui caractérisent le Moyen-Orient et la structure des régimes que l’on y trouve, c’est d’emblée l’instabilité politique et l’insécurité qui frappent. Or, précisément, en identifiant ces deux éléments, nous mettons le doigt sur les causes des phénomènes qui sont aujourd’hui des enjeux de premier plan pour l’Europe – le terrorisme et les flux migratoires trop importants– en tant que plus proche voisin. 

N’en doutons pas : si les États se sont empêtrés dans la gestion des Printemps arabes, c’est bien que cette proximité géographique n’était pas suffisamment prise en compte, rendant du reste impossible toute analyse réellement fiable sur les conséquences possibles. Une fois identifié le facteur d’instabilité, vient ensuite naturellement la question de la prédiction de la prochaine vague de secousses. En cela, le cas égyptien est assez symptomatique à plusieurs égards et nous donne de bons indices. En effet, du point de vue commercial, c’est un partenaire ancien de l’Europe, qui ne manquerait pas de subir fortement les conséquences d’une autre révolution ; sur le plan institutionnel il s’agit certes d’un régime constitutionnel mais policé, avec une large domination de l’armée dans divers pans de la société. Du point de vue de la sociologie politique, l’Egypte demeure le terrain de naissance des Frères musulmans (vii), dont l’action pose de nombreuses questions dans les relations internationales. 

Dès lors, une analyse du cas égyptien devrait permettre d’identifier ce au-de- vant de quoi s’avance l’Europe. L’idée paraît d’autant plus pertinente qu’elle offre des perspectives dans plusieurs domaines. Il s’agit en premier lieu d’un pilier de la région – les événements de 2011 l’ont montré – et, partant, d’une bonne jauge du climat général qui y règne. En tant qu’un des leaders historiques du monde arabo-musulman, le pays donne également de bonnes clefs de com- préhension des mécanismes des relations qui le déterminent, notamment en ce qui concerne la Turquie, qui ne laisse pas d’être un sujet de préoccupation. Ainsi, par l’identification des causes plausibles de déstabilisation et l’influence de l’Egypte sur les sujets qui intéressent l’Europe, il devient possible d’envisager un renforcement de l’Union elle-même par une diplomatie efficace qui se donnerait les moyens de la protéger des crises à venir. La relation européano-égyptienne est particulièrement ancienne – l’arrière-plan historique du grenier à blé de l’empire romain n’a pas totalement disparu (viii) – et l’influence mutuelle des deux espaces demeure importante. Pourtant, l’Europe n’a pas toujours pris la mesure des spécificités de son partenaire. Aussi convient-il de rappeler les caractéristiques importantes de l’Egypte d’aujourd’hui. 

Armée et structure du système politique égyptien 

Depuis le renversement du Président Moubarak en 2011, le pays a connu deux phases politiques : la première dominée par les Frères musulmans et la seconde par le maréchal Fatah al-Sissi. Cette alternance met en lumière une constante de la structure du système politique égyptien depuis le milieu du XXe siècle (ix). Dominé par l’armée, l’État fait face conjoncturellement à des mouvements d’opposition, qu’il n’a pas les moyens d’ignorer ni de réprimer. Un retrait apparent de l’autocratie s’opère alors – toujours sous l’égide des militaires – permet- tant à une autre force politique d’accéder au pouvoir, force qui sera presque immédiatement renversée et dont l’impéritie sera dénoncée avec le soutien de la population, de sorte que l’armée pourra reprendre les rênes, de façon plus ou moins visible, et voir son crédit renouvelé. Le pendant de ce fonctionnement est la constitution d’un capitalisme de copinage (crony capitalism) (x), qui a connu de grandes heures au cours de l’ère Moubarak, mais tend aujourd’hui à s’effacer devant la présence de plus en plus significative des militaires dans la sphère économique – leur domination est au demeurant très large. À titre d’illustration, mentionnons que les productions militaires sont présentes sur des marchés aussi divers que l’acier, les pâtes ou encore les téléviseurs, le tout représentant probablement 45% du PIB (xi). Dans tous les cas, l’armée bénéficie d’accommodements tant réglementaires que financiers et pourtant, les prix pratiqués sont la plupart du temps supérieurs à ceux du marché. L’inefficience économique atteint des sommets et la question est donc bien celle du rôle de l’armée dans l’économie et des conséquences de ce rôle pour la société et sa stabilité. 

Le pacte de stabilité entre armée et dirigeant 

En outre, la stabilité de l’Egypte est obtenue au prix d’une redistribution de la rente venant du tourisme, des droits de passage du canal de Suez et des transferts financiers de la diaspora. 

Elle permet d’assurer la paix sociale en contentant un secteur privé formel – seule menace, dans la mesure où le secteur informel est beaucoup plus important mais incapable de s’organiser – d’une part, et en offrant, d’autre part, la possibilité à l’armée de développer ses activités économiques en occasionnant moins de préjudices au marché ce qui assure le dirigeant de son soutien (xii). 

Rappelons le mécanisme : le pouvoir en place et l’armée profitent mutuelle- ment l’un de l’autre, le premier en offrant la possibilité à la seconde de s’enrichir au moyen d’entreprises détenues par elle et l’armée en assurant en retour la stabilité du pouvoir. Aujourd’hui, Sissi est confronté à une double difficulté : il est, d’une part, conscient du poids de l’armée pour l’économie – à l’origine de la frilosité des investissements internationaux par rapport à leur niveau potentiel – et des risques qu’elle fait courir à la situation du pays. Il semble être conscient du risque d’un putsch s’il s’aliène les principaux chefs militaires. Dès lors, face à la baisse du budget de l’armée (divisé par trois depuis dix ans), la question de son financement s’est posée de manière plus pressante. 

Avec le président Sissi, un statu quo paraît avoir été trouvé : figure charisma- tique soutenue à la fois par les militaires et la population civile, il redoute moins l’instabilité liée à la contestation du pouvoir de l’armée, ayant réussi à placer dans la balance la garantie de la sécurité du pays tout en adoptant une voie médiane entre le néolibéralisme demandé par le FMI pour l’octroi d’aides et les anciennes pratiques (xiii). Pour cela, il s’est efforcé de transformer le rôle de l’armée : au lieu de renforcer directement les moyens qui lui sont alloués, il opère par des financements indirects en confiant aux entreprises qu’elle détient des contrats pour mener à bien sa politique de relance par des grands travaux. La construction d’une nouvelle capitale à distance du Caire s’inscrit dans cette stratégie : le projet, d’un coût de près de 30 milliards de dollars, est pris en charge par l’armée qui détient 51% de l’Administrative Capital for Urban Development, l’entreprise en charge des travaux. De même, la construction du « Nouveau canal de Suez » – pour 9 milliards de dollars – a été réalisée sous l’égide des militaires. 

Toutefois, si l’on renverse l’analyse, l’emploi de l’armée pour soutenir une politique de relance à la manière d’un « New Deal » ne signifie pas seulement que le gouvernement a trouvé le moyen de stabiliser la situation en finançant les militaires par des biais détournés, mais surtout que le pays est hautement dépendant de l’armée dans des secteurs où elle ne devrait pas être présente. 

De fait, si aujourd’hui les débouchés de l’armée se trouvent essentiellement dans les contrats que lui accorde le gouvernement (en les alimentant par l’aide extérieure), ses produits n’ont que peu de succès sur le marché civil de grande consommation, marquant par là son impuissance à se présenter comme un acteur économique durable dans une telle configuration. Dès lors, les moyens de l’État n’étant pas infinis et la politique de grands travaux n’étant que temporaire, la nécessité de trouver un autre emploi à la force de l’armée s’est faite jour. En effet, demeurer dans l’obligation de maintenir d’une manière ou d’une autre un niveau de crédits égal à ce qui se pratiquait par le passé montre bien la difficulté de l’exécutif à se passer de cet allié, qui peut être perçu comme encombrant. L’objectif d’une démilitarisation de l’économie demeure une priorité en Egypte, tant du point de vue de l’efficience économique que pour les partenaires internationaux. Au vu des réformes menées, la stratégie de Sissi semble consister en l’octroi d’un rôle politique à l’armée comme lot de compensation – d’où le fait qu’elle se manifeste de plus en plus visiblement. 

Fragilités du régime de Sissi 

Pourtant, cette approche pose, implicitement, un problème : la stabilité ne tient qu’à la capacité de Sissi à maintenir son capital de popularité dans la population. Or, cette popularité pourrait bien être mise à mal par la conjoncture. En effet, quoique les chiffres du FMI pointent le dynamisme de l’Egypte par rapport au reste de la zone MENA avec une croissance avoisinant les 2% (xiv), la rente n’a cessé de baisser, ce qui n’a pas manqué d’occasionner de nombreuses difficultés que la crise pandémique a pu aggraver cette année. Certes, des secteurs essentiels tels que l’agriculture, l’industrie et les hydrocarbures – avec la découverte de nouveaux gisements gaziers en Méditerranée – de- meurent dynamiques, cela n’est toutefois pas suffisant pour maintenir le niveau nécessaire à la stabilité recherchée. En effet, à cause de l’inflation résiliente, la pauvreté demeure un problème majeur du pays – à 32,2% en 2019, la part de pauvres pourrait atteindre les 40% au début de la prochaine décennie –. Ceci peut, à terme, exacerber des tensions et cristalliser les mécontentements, pour l’instant contenus par les préoccupations sécuritaires qui maintiennent l’adhésion de la population à l’action publique. En outre, les contraintes liées à l’environnement se feront sentir de façon croissante dans les années à venir : avec la montée des eaux de la Méditerranée, les cultures du delta du Nil, poumon économique du pays concentrant 47% de la population, pourraient être compromises. Etant entendu qu’il ne s’agit que d’un seul exemple des effets néfastes envisagés pour ce pays reposant sur le secteur primaire (xv). Face à ces problématiques, il est de l’intérêt de tous que l’Europe recouvre un rôle de gardien de la Méditerranée, puisqu’elle possède les moyens de se protéger, elle- même, tout en assurant la stabilité d’une région frontalière. 

Une opportunité pour la construction d’une Europe géopolitique 

À regarder l’arrière-plan du tableau égyptien, il est possible de distinguer les contours d’une crise sociale puis politique. Autant qu’une préoccupation pour les effets qu’elle ne manquerait pas d’avoir, cette perspective doit aussi être conçue comme l’opportunité de renforcer les liens européens. À tout seigneur, tout honneur, la logique voudrait que les attributs régaliens fussent au cœur de la construction d’un Etat. Rien de tel, pourtant, en Europe. Les considérations ayant présidé à la formation de l’Union ont donné plus de place au concept d’intégration – d’abord par le marché commun – qu’à celui de souveraineté (xvi). En considérant encore la souveraineté dans la perspective de Bodin comme le « pouvoir de donner et casser la loi » et non, comme Hobbes, par ses attributs, une faute conceptuelle semble avoir été commise : placer irrémédiablement le projet européen dans un entre-deux particulièrement flou, même pour ses propres représentants. L’Union européenne est un ordre juridique fondé sur un traité sui generis et non sur une constitution, cet ordre juridique ne reposant pas sur les organisations territoriales existantes du temps de la théorisation de la souveraineté. En d’autres termes l’Union n’est ni un Etat, ni une fédération, ni une confédération (xvii) mais cela ne l’empêche pas de s’inspirer de l’un ou de l’autre en fonction des nécessités. En effet, il est aujourd’hui permis d’espérer tirer parti de la situation pour qu’advienne une Europe politique au sens classique du terme, à savoir une structure adoptant toutes les caractéristiques de la puissance au premier rang desquelles la diplomatie, seul moyen de tenir une position ferme dans l’espace international. 

Les intérêts européens multiples et la nécessité d’une action commune 

Le débat est ancien et les réticences nombreuses. Néanmoins, l’analyse – bien lacunaire du reste – esquissée à travers le cas de l’Egypte montre que les États qui seraient les plus directement concernés par une crise de grande envergure ne sont pas, seuls, en mesure de proposer des réponses adéquates. Il ressort en effet de ce qui a été dit plus haut que le choix d’action est des plus limités : soit laisser le pays sombrer dans la crise à cause de caractéristiques structurelles et conjoncturelles propres et en subir les conséquences, soit s’accorder sur une coopération accrue permettant de garantir la stabilité et replaçant l’Europe dans son rôle de gardien de la Méditerranée. La politique commune est en ce sens nécessaire à plusieurs égards. En premier lieu, si l’on examine les flux d’IDE vers l’Egypte, la Belgique (14%) 

et la France (4%) – et, hors Union, le Royaume-Uni (41%) – se placent dans le haut du classement (xviii). En outre, l’italien ENI possède les contrats majeurs d’exploitation du champ gazier de Zohr. Ce ne sont là que quelques illustrations des liens commerciaux qui unissent la République arabe à l’Union, mais en l’état ceux-ci sont insuffisants, non seulement en quantité mais aussi en intensité, pour maintenir les grands équilibres nécessaires à la stabilité du pays. Aussi, une diplomatie commerciale dynamique permettrait-elle de remédier à cette possible défaillance. Il s’agit à plus forte raison d’une nécessité depuis que le Royaume-Uni a quitté l’Union ; en supposant que les priorités des entreprises britanniques changent, une baisse de leurs investissements signifierait une rupture nette de l’équilibre qui s’est mis en place – a fortiori problématique dans la mesure où les Britanniques ne subiraient pas directement les conséquences de la crise, étant plus éloignés des frontières extérieures méditerranéennes. En deuxième lieu, outre les avantages d’une stratégie commerciale commune, la constitution d’une force diplomatique of- frirait aux Européens le moyen indispensable pour s’exprimer d’une seule voix et gagner ainsi un poids plus conséquent dans les négociations. Appliquée au cas d’espèce, cette voix unique permettrait d’obtenir du gouvernement égyptien de plus vastes réformes visant à la démilitarisation de l’économie. 

Le rapprochement égyptien, une alternative à la Turquie 

Toutefois, l’enjeu principal pour l’Europe serait de trouver un allié de taille dans le monde musulman face à la montée des tensions avec la Turquie. Depuis la chute de Mohammed Morsi, les Egyptiens voient dans les Frères musulmans un ennemi de la nation. Responsables de l’assassinat de Sadate en 1981, ce n’est qu’à la faveur d’une radicalisation globale de l’islam politique qu’ils ont pu rentrer en grâce, avec les funestes conséquences que l’on sait. Dès ce moment – la propagande militaire n’y est d’ailleurs pas pour rien – l’insécurité du pays, problème le plus essentiel pour la population, n’a cessé de leur être attribuée. Or, la Turquie d’Erdogan s’est imposée comme le grand bastion frériste depuis l’occultation du Qatar par l’Arabie saoudite (xix). Ainsi, en faisant jouer les deux puissances l’une contre l’autre, la diplomatie européenne pourrait parvenir à un compromis satisfaisant, à même de conduire à une désescalade des ten- sions en Méditerranée, alors que la Turquie est - comme l’Egypte - un point de passage vers l’Europe qu’il s’agit de ne pas perdre de vue. Ainsi, les objectifs et intérêts seraient partagés. Sur le plan interne, un endiguement de la Turquie devrait permettre de limiter la diffusion, pour le moins problématique, des discours de l’islam politique et l’endoctrinement poussant aux attentats terroristes, qui sont des enjeux essentiels de la politique des États. En Europe, les nécessités d’une action de cette sorte ne sont plus à présenter et en Egypte elle obéit au besoin du gouvernement de s’affirmer face aux Frères musulmans, dont la doctrine qui fait fond sur la pauvreté est toujours susceptible de se manifester de nouveau. Sur le plan international, l’intérêt de l’alliance est manifeste dans deux directions. La première concerne les tensions en Méditerranée, où l’Egypte joue un rôle important à travers des accords passés avec Chypre (xx). La seconde se déduit des attaques dont font l’objet plusieurs dirigeants européens de la part d’Erdogan : face un bloc diplomatique uni mettant un point d’honneur à maintenir une alliance solide avec l’Egypte, on peut imaginer que le président turc y réfléchira à deux fois avant de se lancer dans une nouvelle campagne de libelles. Gageons en effet que l’on ne s’attaque pas impunément à un État à la réputation aussi solidement établie dans le monde musulman. 

Saisir l’occasion et éviter notre propre dislocation 

Résumons. D’un côté de la Méditerranée, on perçoit des stratégies segmentées de lutte contre l’islamisme dont la perspective demeure, envers et contre tout, nationale, le tout menacé par un conflit latent avec une puissance frontalière faisant courir de nombreux risques. De l’autre côté de la mer, l’Egypte avec son économie largement dominée par l’armée, est – malgré une amélioration ces deux dernières années – à la merci d’une crise, que le gouvernement doit absolument éviter pour ne pas être renversé. Chacune des parties aurait intérêt à s’associer à l’autre pour des raisons d’opportunité – chacune disposant des outils dont l’autre a besoin. 

Pourtant, à ces questions d’opportunité s’en ajoutent d’autres pour l’Union européenne, qui tiennent à son organisation même. Les perspectives d’une crise liée au Moyen-Orient sont des plus sombres pour l’unité européenne. Les Etats ne manqueraient pas d’être touchés de manière inégale, exacerbant ainsi les divisions. Aussi, il apparaît désormais comme une nécessité de construire une force diplomatique d’échelle européenne, dans la mesure où, individuellement, aucun État n’est à même de préserver toute l’Union par son seul pouvoir de négociation. Au risque de vexer, aucun État-membre ne pèse suffisamment – seul - dans la balance. En ce sens, la comparaison avec l’URSS, évoquée au début de ce développement, gagne en pertinence : d’aucuns avaient prévu l’éclatement de l’empire du fait de ces contradictions internes. En ne favorisant pas l’émergence d’une voix unique en Europe qui aurait permis de mieux prendre en compte le mouvement des nationalités, une première occasion de naissance de la diplomatie européenne a avorté, officiellement avec la dislocation de la fédération yougoslave (xxi). 

Le futur dilemme égyptien 

Aujourd’hui, le monde musulman est fragmenté et une autre occasion se présente. Il est important de la saisir pour ne pas s’embourber à nouveau dans un processus révolutionnaire, qui aurait cette fois des conséquences plus dommageables. Certes, la possibilité demeure de prendre acte de ces événements à venir en envisageant de remédier a posteriori aux problèmes qu’ils apporteront. C’est ce qui adviendra probablement du fait de la difficulté des Européens à s’entendre sur un sujet aussi lié à la souveraineté que l’est la diplomatie. Cette solution que l’on peut qualifier d’habituelle ne nous semble pourtant ni sage ni de bonne politique. 

En admettant que les enjeux soient suffisamment bien saisis pour que l’idée soit adoptée, l’Europe se trouvera en Egypte face à une alternative : soit sou- tenir une autocratie qui lui garantit la stabilité de la région, soit laisser advenir une situation de crise grave. Comme bien souvent, les valeurs que prétend porter l’Union se trouvent face au réalisme de la politique internationale. D’où peut-être les réticences à s’engager trop avant sur ce terrain. Dès lors, il est manifeste que nul État ne peut assumer seul de prendre de telles décisions, aussi est-il nécessaire qu’elles soient prises en commun et que les Européens en portent collectivement la responsabilité, afin qu’aucun ne puisse être blâmé et que tous en partagent les bénéfices. C’est répondre à l’ambition de la Présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, telle qu’exprimée en décembre 2019 : construire une commission et donc une union géopolitique (xxi). Le cas égyptien et les nouvelles tensions en Méditerranée sont un premier test qui permettront de comprendre si une véritable volonté politique anime ces ambitions. Quoi qu’il en soit, dans l’empire du dar al-islam, le pays des pharaons n’a pas fini d’informer l’Europe et réciproquement. 


Imanuel Leclercq et Raphaël Cario

Références

i.https://www.lemonde.fr/international/article/2020/10/25/paris-de- nonce-une- propagande-haineuse-et-calomnieuse-de-la-turquie-visant-la- france_6057308_3210.html 

ii.https://www.lefigaro.fr/international/2018/04/11/01003-20180411ART- FIG00188-irak- libye-syrie-pres-de-trente-ans-d-interventions-occidentales- au-moyen-orient.php 

iii. Voir par exemple : Dumez Hervé, Moury Catherine, « Une Europe de la dé- fense ? Politique, marche, régulation et relations transatlantiques. », Politique européenne, 2002/4 (n° 8), p. 46- 61. 

iv.https://www.la-croix.com/Debats/Autonomie-strategique-faux-debats- vraies- questions-2020-11-25-1201126609 

v. Le terrorisme n’est pas une menace nouvelle mais le 21e siècle le révèle sous des formes toujours plus inédites, V. sur ce point : Elise Bernard, Amélie Jacques-Apke et Sophie Hegemann, https://www.europanova.eu/actualites/ de-la-souverainete-et-de-la- cooperation-des-etats-membres-la-lutte-contre- le-terrorisme-en-europe 

vi. Carrère d’Encausse L. Hélène, L’Empire éclaté. La Révolte des nations en URSS, 1978 

vii. Kepel Gilles, Le Prophète et Pharaon, 1984 

viii. Ayad Christophe, Géopolitique de l’Egypte, 2001 

ix. Diwan I., Keefer P., Schiffbauer M., Pyramid Capitalism: Political Connections, Regulation, and Firm Productivity in Egypt, World Bank Policy Research, Juill. 2015. 

x. « From war room to boardroom. Military firms flourish in Sisi’s Egypt », Reuters, 16 mai 2018. ou Sallon Hélène, « En Egypte le trouble jeu économique de l’armée », Le Monde, 18 octobre
2019. 

xi. Sayigh Yezid, Owners of the Republic. An anatomy of Egypt’s military eco- nomy. Carnegie Middle East Center, Beyrouth, 2019. 

xii. Zeinab Abul-Magd, Militarizing the Nation : The Army, Business, and Revolution in Egypt, Columbia University Press. 2017. 

xiii. Direction générale du Trésor, « La Lettre économique d’Egypte », avril 2020. xiv. Direction générale du Trésor, « La Lettre économique d’Egypte », juin 2020. xv. Balassa Bela, The theory of economic integration, 1961. 

xvi. Elise Bernard, « La confédération suisse comme modèle de l’intégration européenne », Revue de l’Institut de droit comparé de Belgrade, Numéro spécial Introduction aux lois suisses,2019, p. 187-195. Disponible sur https:// www.europanova.eu/actualites/la-confederation-suisse- comme-modele-de- lintegration-europeenne-un-article-par-elise-bernard 

xvii. Banque Centrale d’Egypte, External Position Document Volume 61., 2017-2018. 

xviii. Par exemple : https://www.courrierinternational.com/article/diploma- tie-en-turquie- le-piege-dune-politique-etrangere-guidee-par-lislamisme 

xix. https://www.lepoint.fr/monde/accord-gazier-entre-chypre-et-l-egypte- pour-un- pipeline-sous-marin-19-09-2018-2252747_24.php 

xx. Elise Bernard, « L’Union européenne et la République de Serbie – Relations et perspectives d’adhésion », Revue de l’Union européenne, avril 2011, p. 239-246. 

xxi. Ursula von der Leyen, Opening Ceremony of the Paris Peace Forum 2019, Paris, 12 novembre 2019. 

Abul-Magd, Zeinab, Militarizing the Nation : The Army, Business, and Revolution in Egypt, Columbia University Press. 2017. 

Abed G, Davoodi H, Challenges of Growth and Globalization in the Middle East and North Africa, International Monetary Fund. 

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Diwan I., Keefer P., Schiffbauer M., Pyramid Capitalism: Political Connections, Regulation, and Firm Productivity in Egypt, World Bank Policy Research, Juill. 2015. 

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Luciani, Giacomo, ed. Combining Economic and Political Development: The Experience of MENA. Leiden; Boston: Brill, 2017. 

Sayigh Yezid, Owners of the Republic. An anatomy of Egypt’s military economy. Carnegie Middle East Center, Beyrouth, 2019. 

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Résumé
À bien des égards, 2020 fait figure d’annus horribilis et les relations internationales n’y échappent pas. Depuis plusieurs mois en effet, la France subit des provocations inacceptables de la part de la Turquie, qui mettent en péril les rapports entre pays en Europe et au Moyen-Orient. Le problème n’est pourtant pas nouveau : déjà les Printemps arabes s’étaient distingués par l’impéritie et l’impréparation des dirigeants occidentaux et se sont illustrés par l’absence d’unité et de réponse claires. La proximité de la situation actuelle avec celle d’alors peut s’expliquer du fait du manque de compréhension que nous avons de la région et des dynamiques qui la déterminent. ‍ L’instabilité menace à nouveau et, avec elle, les problèmes engendrés par les révolutions de 2011: flux migratoires importants, montée de l’extrémisme, investissements et opérations commerciales dans la zone. Comment expliquer cette résurgence après bientôt dix années ? A-t-on, à ce point, érigé l’inaction en règle que l’on refuse même d’éviter que ne se représentent des événements dramatiques ? En réalité, il faut bien convenir que des actions n’ont cessé d’être menées, seulement ce fut - presque toujours - de manière unilatérale. ‍ Dès lors, après des échecs répétés, la réponse adéquate ne peut être que multilatérale. Ainsi, plus fondamentalement, l’insurrection qui vient outre-Méditerranée est une opportunité des plus importantes à saisir pour créer une véritable Europe régalienne, qui passerait plus spécifiquement par la diplomatie en attendant de dépasser les réticences persistantes à propos de l’Europe de la Défense.
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