Une Bulgarie encore plus européenne

La Bulgarie, qui a rejoint assez récemment de l’UE (2007), est souvent qualifiée, dans les médias et dans les discours politiques occidentaux, comme le pays le plus pauvre et le plus corrompu de l’UE. S’y ajoutent d’autres clichés, liés à la dépendance du pays de la Russie, soutenue par les élites et par de larges franges de la population. Cette image stéréotypée, pour ne pas dire caricaturale (qui est pourtant partagée par la majorité des Bulgares), ne fait que cacher un manque d’analyses plus complexes et nuancées sur un Etat européen représentant, entre autres, une frontière externe de l’UE vers la Turquie et les pays du Proche et du Moyen Orient, ainsi qu’une fenêtre d’opportunités et un point de départ vers le Nord et l’Ouest, pour les migrants en provenance de Syrie, d’Afghanistan, d’Irak ou encore du Nigéria.

Il faut toute de suite dire que c’est aussi l’un des Etats membres où l’attitude envers l’Union européenne (et les effets de l’adhésion pour le pays), demeurent catégoriquement positifs, malgré une tendance à la baisse pendant les dernières années, s’expliquant autant par l’expérience réelle de la vie au sein de l’UE, que par une certaine fatigue, liée aux attentes irréalistes quant à la capacite l’Union de résoudre des problèmes internes.

L’on devrait souligner également qu’aucun des partis qui sont entrés au dernier parlement, n’a affiché des comportements anti-européens ; même le nouveau parti prorusse et antivax Vazrajdane (Renaissance en français), n’a osé mettre en question l’orientation européenne et euro-atlantique de Bulgarie. Cette attitude pro-européenne révèle également les espoirs de la majorité des élites et des habitants que l’UE continuera à servir de canot de sauvetage dans des situations extraordinaires telles que la pandémie de coronavirus, ou encore dans des cas de non-respect des droits de l’Homme, sans oublier la contribution des fonds de l’Union pour le redressement économique du pays.

Pourtant, bien que le message pro-européen fût porté par la plupart des partis, l’attention réservée aux grands débats européens, la place et le rôle du pays au sein de l’UE et les discussions sur son avenir, furent plutôt marginales. Une exception notoire : la position de la Bulgarie à l’égard de l’adhésion de la Macédoine du Nord (dont l’histoire et la langue sont considérées par la population et des élites comme communes aux deux pays) et le futur des Balkans occidentaux. Il faut toutefois dire que ce n’est pas un cas exceptionnel : les ques- tions européennes tiennent rarement une place importante dans les campagnes électorales nationales des Etats membres, et lorsque c’est le cas, c’est plutôt dans le but d’instrumentaliser l’UE pour des objectifs internes ou d’argumenter des prises de position difficiles.

Les dernières élections en Bulgarie n’ont fait qu’approfondir le sentiment que les débats qui constituent le passeport de l’UE dans le monde – la lutte contre le changement climatique, la protection des droits de l’Homme et des droits collectifs, la restructuration sociétale fondée sur les principes du Développement durable, ne trouvent pas de place dans le débat national et ne concernent que des minorités “éduquees et aisées”. Les campagnes furent dominées par des enjeux tels que les difficultés commerciales et celles des ménages faisant face à l’inflation, les prix croissants de d’électricité, la nécessité de révision du système des retraites, des salaires, et le chaos communicationnel et organisationnel qui a résulté des mesures inappropriées pour lutter contre la pandémie de Covid 19. Cette situation est partagée avec bien d’autres pays au sein de l’UE mais son amélioration dépend autant des élites nationales que des institutions euro- péennes. Ces dernières, à mon sens, n’ont pas su communiquer aux citoyens les raisons et les finalités de leurs strategies, ni “se faire aimer” davantage durant le long hiver du confinement.

Concernant le Pacte vert et de la transition énergétique, il est intéressant de noter que, par exemple, à l’exception des candidats des Verts (Mouvement vert, partie de la coalition Bulgarie démocratique qui ont fait leurs débuts à l’Assem- blée nationale cette année), la necessité des politiques prévues dans le Pacte ne furent commentée que par la candidate à la vice-presidence du Parti de la minorité turque (Parti pour les droits et libertés). Les principaux candidats à la présidance – Roumen Radev (le président sortant, réélu avec la majorité des voix au deuxième tour le 21 novembre) et Anastass Guerdjikov (recteur de la plus grande universite d’Etat – l’Université de Sofia, et candidat soutenu par le GERB – le parti qui a passé les 12 dernieres années au pouvoir) n’ont abordé le sujet que sous l’angle de l’impact économique et social que pourrait produire le refus du charbon et la fermeture des centrales thermoélectriques (augmentation des prix, perte d’emplois, tensions sociales, dépendence des Importations russes).

Les prises de positions sur les politiques communes concernant la migration, les relations avec la Russie, la Chine, les Etats-unis, sont restées elles-aussi assez périphériques.

Parmi les dossiers importants, c’est sans doute celui de la suprématie de l’Etat de droit qui a dominé le discours des partis et des candidats à la présidence, pendant les deux mois précédant ce dernier scrutin. En effet, c’est la défense de ce principe, bafoué systématiquemen par trois gouvernements successifs du GERB (parti populiste se déclarant de centre-droite, à la tête de Boïko Borissov, ancien garde du corps du dictateur communiste Jivkov), qui déclancha à l’été 2020 une vague contestataire faisant produire des secousses dans la vie poli- tique du pays. Une nouvelle génération de partis politiques est née annonçant “la fin de la période de la transition” et la venue au pouvoir de jeunes élites qui ne gardent pas de souvenir de l’ancien régime. Ces derniers ne suivent pas les sentiers idéologiques battus et sont soutenus par des citoyens à comportement volatile, mécontents, voire dégoûtés d’une période de stagnation (politique, éco- nomique, morale) perçue déjà comme intenable.

Le parti qui a remporté les dernières élections législatives Prodalzhavame pro- miyanata (continuons le changement), dirigé par deux jeunes ex-ministres du gouvernement intérimaire – Kiril Petkov et Assen Vassilev - fut créé en moins de deux mois. Jouissant d’une immense popularité et “parrainé” par le président Radev, il est devenu le porte-parole de ceux qui demandent une transformation de la manière de gouverner le pays, et qui ont cru aux promesses l’honnêteté, l’expertise et le pragmatisme, émises par les nouveaux promoteurs du change- ment. Autant d’enjeux qui caractérisent la scène démocratique contemporaine un peu partout en Europe.

Je vois dans cette évolution un signe positif quant à la capacité du systeme politique non seulement de se renouveler et rénover, mais aussi de s’européan- sier davantage. Reste à savoir toutefois si la nouvelle vague saura constituer un gouvernement stable pour faire face aux défis urgents qui se profilent à l’approche de l’hiver – une inflation peu connue depuis la fin des années 1990, une crise sanitaire liée à la mauvaise gestion de la situation pandémique (la Bulgarie est la pays comptant le plus petit nombre de vaccinés et le plus grand nombre de victimes de la covid 19 au sein de l’UE), due au populisme extrême du gouvernement sortant du GERB, la difficulté de mettre sur pied une coalition durable, s’appuyant sur un consensus plutôt que sur des compromis, formée de partis exprimant des positions divergentes par rapport à la politique sociale, le déficit budgétaire, les impôts, les droits des minorités sexuelles, mais aussi sur le Pacte vert (certains trouvant ridicule » la nomination d’un vice premier- ministre chargé du climat ) ou encore les politiques migratoires de l’UE. Et la question centrale – le manque de contrôle sur le système judiciaire, et l’inefficacité des mesures contre la corruption, la privatisation de biens publics, les crimes écono- miques liés aux abus avec les fonds européens, et les abus avec le pouvoir, en général – autant d’enjeux qui se sont généralisés pendant les douze années de gouvernement du parti populiste GERB et qui ont dégénéré.

Les négociations de ces dernières semaines donnent de l’espoir qu’une coalition “impossible” se dessine mais dont les contours sont encore flous – elle réunirait conservateurs, verts, socialistes et libéraux sous le dénominateur commun de la défense de l’Etat de droit, la sortie de la crise sanitaire, la stabilité socio-écono- mique et la résolution du conflit avec la Macédoine du Nord. Avec la première séance de la 47e législature de l’Assemblée nationale le 5 décembre, les ga- gnants du nouveau parti Continuons le changement n’ont pas le droit de faire de faux pas, ni de retarder la mise en place du gouvernement, c’est une question en quelque sorte, de vie et de mort, car cela concerne autant la situation interne que la stabilité régionale.

En effet, la Bulgarie doit maintenant remplir son rôle dans la définition des politiques concernant le futur des Balkans occidentaux, et notamment de la République de Macédoine du Nord (RMN). Malgré les pressions exercées (de la part des Etats-Unis ainsi que de certains dirigeants d’Etats européens) afin de faire assouplir la position bulgare au sujet de la RMD, les principaux acteurs en Bulgarie – président, gouvernement intérimaire et la majorité des partis tiennent à ce que la RMN prouve sa capacité à observer les critères de Copenhague concernant les droits de l’Homme - renoncer au discours de la haine contre les citoyens d’identité bulgare et aux falsifications de l’histoire (commune aux deux peuples jusqu’à la création de l’Yougoslavie). Le 15 janvier, la RMN va célébrer le 30ème anniversaire de son indépendance, et il faut rappeler que la Bulgarie fut le premier Etat à l’avoir reconnue. Pourtant, le Traité de bon voisinage et de coopération entre les deux pays n’a pas encore donné de fruits. La démission du premier ministre macédonien Zoran Zaev et les pressions externes pourront compliquer ce processus. La question -élargir ou approfondir l’UE ? - se pose pour la première fois à la Bulgarie, et le pays devra relever le défi en témoignant d’une capacité à défendre ses propres intérêts nationaux sans le faire à l’en- contre des intérêts stratégiques de l’UE – stopper élargissement de l’influence de la Russie et de la Chine dans les Balkans de l’Ouest, donner du feu vert non seulement à la Macédoine du Nord mais aussi à l’Albanie, aider la poursuite des négociations avec d’autres pays de la région qui, vu la dégradation de la situation en Bosnie, est urgente.

En conclusion, et malgré la situation exceptionnelle, je veux croire que les résultats des élections en Bulgarie donnent à penser plutôt à une consolidation de la société autour de valeurs proprement européennes – démocratie, ouverture, solidarité et égalité de tous les membres dans le processus décisionnel.

Radosveta Krastanova
Enseignante-chercheure.
Directrice du Laboratoire de Pratiques de Développement soutenable
Responsable du Centre francophone de réussite universitaire
Membre du Comité d’orientation d’EuropaNova

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Résumé
Retour sur les résultats des élections bulgares du 14 novembre 2021
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